Daniel de Roulet

une banane numérisée ne peut plus être mangée, un livre numérisé peut toujours être avalé… de travers

Chatwin est-il allé en Patagonie?

Posted on | décembre 25, 2014 | Commentaires fermés sur Chatwin est-il allé en Patagonie?

Ile Dawson, Détroit de Magellan
Ile Dawson, Détroit de Magellan

 

Ah, tu vas en Patagonie, disaient mes amis, alors tu as lu Chatwin ?

Je l’ai lu, relu, y ai trouvé un ton bizarre. Maintenant que je suis sur place, je me renseigne. La plupart des choses que raconte En Patagonie, Chatwin les a recopiées dans les livres qu’il a trouvés, et que je trouve aussi, dans un musée ethnographique et salésien qu’il signale. Quant aux témoignages qu’il dit de source directe, ils ont été vérifiés par l’historien Oswaldo Bayer, qui démontre dans un livre fort bien fait qu’ils sont souvent des plus fantaisistes.

Bon et alors ?

Puisque ceux qui lisent ce livre ont l’impression d’y être allés, pourquoi les confronter au réel ? Cendrars disait bien : « Le Transsibérien, si j’y suis allé ? Qu’est-ce que ça peut bien vous foutre puisque je vous y ai emmené ? »

Oui, mais dans le cas de En Patagonie, il existe une autre coïncidence fâcheuse. Sous prétexte que le journaliste Chatwin a le droit d’inventer, il en profite pour se donner le droit de taire quelques faits historiques qu’il ne peut ignorer puisque ses collègues de la BBC sont passés au même endroit un an plus tôt. Quand il se trouve sur le détroit de Magellan, à Punta Arenas, Chatwin décrit les lents couchers du soleil austral et les lambris délicieusement décrépis des clubs d’officiers. Or ces officiers de marine, que font-ils là en 1975 ? Depuis le coup d’état militaire deux ans plus tôt, les prisonniers politiques de Pinochet sont emmenés au camp de concentration de l’île de Dawson en face de Punta Arenas. L’un d’eux, P. Vuskovic, maire de Valparaiso, deuxième ville du Chili, écrit dans Dawson : « Nous arrivons à Punta Arenas vers vingt heures. On nous attache les mains et on nous met une capuche sur la tête, très serrée au niveau des yeux, tout cela avec coups et insultes. Puis ils nous poussent par groupes de six ou huit dans des véhicules de carabiniers avec menace permanente qu’au moindre mouvement ils tirent pour tuer. Nous sommes complètement épuisés, ça fait deux jours que nous ne mangeons ni ne buvons. Nous arrivons dans l’île à cinq heures du matin. Il a neigé il fait nuit.

Dans l’île, il y a un autre camp avec cinq baraquements. Ils sont à peu près cent trente. Dans l’un d’eux cinquante-deux détenus condamnés par les Tribunaux militaires. Les autres prisonniers sont en prison préventive en attendant leur acte d’accusation Chaque semaine la barcasse emmène à Punta Arenas de si à huit détenus pour les soumettre à interrogatoire… Le plus grand nombre d’entre eux revient complètement démolis physiquement et psychiquement : côtes cassées, dents brisées ou froidement arrachées. De ceux qui ne son pas revenus, plus de vingt disparus, nous n’avons plus rien su. »

Chatwin aurait sans doute perdu quelques lecteurs au Chili et en Argentine, autre dictature militaire dès 1976, s’il avait parlé de cette île qu’il avait sous les yeux à Punta Arenas. Il aurait quand même pu nous dire qu’elle est le lieu d’un des plus terribles génocides du 19ème siècle. C’est ici qu’ont été regroupés les indigènes de toute la région qui chassaient et habitaient depuis six mille ans sur ces terres. Regroupés, puis exterminés. De tous ces peuples aucun n’a survécu, leurs dernières traces se trouvent au musée salésien que Chatwin a pourtant visité.

J’aurais voulu l’interpeller à ce sujet, mais voilà juste vingt-cinq ans qu’il est mort du Sida, 1989. Hier j’ai demandé à visiter l’île de Dawson. Elle est toujours occupée par la marine chilienne qui ne laisse approcher aucun bateau. Sur Google Earth ce qui est montré de sa virginité n’est pas la réalité mais un masque inventé par quelque Photoshop stratégique : pas une caserne, pas un port, pas un baraquement, pas un barbelé, pas une route. Circulez, touristes, et lisez Chatwin.

Dans la province de Magellan, habitent des milliers de militaires avec leur famille. C’est pourquoi hier encore, quand C., la femme avec qui je voyage, s’est trouvée mal, je l’ai accompagnée aux urgences de l’hôpital de la marine de guerre chilienne. C’était la veille de Noël, le vent soufflait à cinquante kilomètres à l’heure sur Punta Arenas et les fidèles sortaient de la cathédrale construite au dix-neuvième siècle par des colons suisses et croates. Chatwin décrit minutieusement le réel de cette cathédrale : « Iron gate painted green, with crossed Ms twined about with Pre-Raphaelite lilie. »

Qu’on se le dise, écrivains voyageurs, regardez ailleurs !

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