DANIEL DE ROULET

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Jürg Läderach (1945-2018) dernier défenseur des Romands

Posted on | avril 14, 2018 | Commentaires fermés sur Jürg Läderach (1945-2018) dernier défenseur des Romands

Au bar de la Kunsthalle de Bâle, par un dimanche soir de novembre, j’ai rencontré Jürg Läderach. Nous nous étions téléphoné, il m’avait annoncé qu’il s’était retiré de la littérature pour raison médicale et que son avis n’était pas si important. Il m’a dit que le meilleur jour était le dimanche, car chaque lundi depuis de nombreux mois il est en dialyse à l’hôpital. Je l’avais croisé autrefois, la réalité d’aujourd’hui est plus émaciée, son visage marqué sourit à peine, son débit est rapide, proche de l’urgence. Je lui ai raconté que ma première lecture de ses textes datait de 1992 quand j’ai acheté à New York 69 ways to play the blues. Entre Bâle et Genève, il faut parfois passer par New York pour se rencontrer. La conversation s’est déroulée en français. Jürg Läderach le parle très couramment.

Quel est votre rapport à la Suisse ?
– La Suisse pour moi est morcelée. Elle se compose d’une série d’expériences personnelles qui apparaissent dans mes textes. Comme je parle bien le français, je peux m’intéresser de près à tout ce qui se passe en Suisse romande. Surtout maintenant, après les élections nationales et la victoire de Blocher. Dans la situation actuelle, la Suisse allemande donne le mauvais exemple.

– Et les Suisses romands donnent le bon exemple ?
– En tout cas à première vue. Ensuite il faut admettre que les Suisses romands sont beaucoup plus conservateurs qu’on ne l’imagine. Mais leur avantage, c’est qu’ils ont appris à vivre en minorité, en état d’infériorité. Tandis que les Alémaniques, qui sont aussi une minorité par rapport à l’Allemagne, se sentent supérieurs et nient leur état réel. Ceci n’est qu’un premier jugement. Il faudrait maintenant décrire exactement ce qu’est le rapport de votre minorité par rapport à la France. Moi-même je vais plus souvent en France (par magnétisme naturel) qu’en Suisse romande. Pour moi, Paris est moins loin que Genève. Et je constate que, littérairement parlant, la Suisse romande n’est pas admise par le centralisme parisien

– La situation n’est-elle pas symétrique par rapport à l’Allemagne ?
– Pas du tout. La littérature de Suisse allemande est acceptée immédiatement en Allemagne, parce que c’est un pays décentralisé. Nous sommes bien vus, au même titre que les Bavarois ou les gens du Nord. Sans prérogatives, mais sans avantages particuliers non plus.

– Est-ce que la situation se modifiera avec la capitale à Berlin ?
– A Berlin désormais, tous sont de nouveaux venus. La ville se constitue en capitale, curieuse de chaque nouveauté. Le présent des arts se tisse dans une nouveauté permanente. Contrairement à la France où il me semble que l’établissement culturel est très statique.

– La grande époque des écrivains suisses à Berlin…
– Avant la chute du Mur, les Allemands s’ennuyaient chez eux et aimaient ce regard extérieur. D’où l’intérêt des lecteurs allemands pour les auteurs suisses. Un peu d’originalité leur plaisait. Frisch et Dürrenmatt racontaient un monde qui semblait comme le laboratoire d’une société exotique. Mais avec la chute du Mur, l’Allemagne s’occupe de nouveau de son nombril. Entre son Est et son Ouest, elle met en scène le monde entier. On ne fait plus la une, c’est comme ça. Mais on est du même monde, protestants comme eux.

– Parce que la religion intervient dans cette question ?
– Pas la religion en tant que foi. La religion en tant que créatrice d’environnement culturel. Je me rends compte qu’une partie du problème que les Romands ont avec la France est qu’ils parlent la même langue, mais sont en majorité protestants, tandis que la France est catholique. Votre puritanisme est mal vu outre-Jura.

– Et vous, à Paris ?
– Pour moi, là-bas tout est facile. Mon accent se remarque, le vôtre pas assez. Entre deux de mes voyages à Paris, les chapelles changent. Les amis se sont trouvés d’autres ennemis, mais pour moi ça n’a pas d’importance. Amis, ennemis, je m’entends avec chaque tribu, ce que je ne pourrais pas faire si j’y vivais. Je me suis fait à ces petits jeux qui ne me concernent pas. En Suisse allemande, c’est plus calme. Et plus hypocrite aussi.

– Est-ce que les lecteurs allemands de vos livres ne sont pas dépaysés par l’usage de mots qu’ils n’emploient pas ?
Meeerci au lieu de Danke, ils ont noté ça en traversant la Suisse et ils aiment cette nuance. Nous écrivons en général un allemand plus simple et ça leur convient. Ils adorent ça, la simplicité.

– Et vos constructions syntaxiques issues du dialecte ?
– Notre apprentissage de la langue écrite se fait à l’école. Il est plus solide que celui des Allemands qui apprennent la langue avec leur famille. Les Allemands ne parlent pas bien leur langue.

Est-ce que le dialecte suisse allemand existera encore dans cent ans ?
– Absolument. Moi, je pourrais m’en passer, du dialecte, mais les gens de ce pays ne s’en passeront jamais. C’est leur ligne de défense. Elle ne nuit à personne.

– Votre rapport aux auteurs allemands ?
– Trois auteurs en particulier me posent problème : Peter Handke, Martin Walser et Sloterdijk. Handke est incorrigible. D’abord il a dit des énormités sur la Bosnie. Puis il en a dit d’autres sur le Kosovo. Je me suis beaucoup occupé de cet auteur, je l’ai admiré. Mon hostilité est donc très contrôlée. Je lis la plus grande partie de ce qu’il publie. Ma conclusion dans cette affaire est que les écrivains ne sont pas plus intelligents que les autres. Il faut le dire, le crier même. Ils font de plus en plus d’erreurs qui enlèvent tout poids à leur propos.

– Le subjectivisme extrême de Handke n’est pas nouveau. Ses déclarations confirment que les faits ne l’ont jamais intéressé. Ce qui compte pour lui, c’est ce qu’il peut projeter sur la réalité. Et ceci dès ces premiers écrits.
– Oui, mais Handke se trompe si énormément qu’il rend ridicule la prise de positon de tous les autres auteurs. En somme il nous réduit au silence. C’est pourquoi j’ai protesté. Non pas pour me mettre en valeur. Je n’ai pas de responsabilité, je peux tout dire presque sans conséquences. Tandis qu’un Handke, le phare de notre génération, il est responsable. Handke nous a aidé à le critiquer. Au début, il n’était que pro-serbe, puis sa « serbicité » s’est révélée comme une pensée d’extrême-droite.

– Goldschmidt a continué de le traduire…
– Oui il a traduit un livre de trop. Mais parce qu’elle est de l’intérieur, la critique de Goldschmidt est très précieuse. Il a l’holocauste derrière lui et il voit loin.

Quelle est votre intention en vous en prenant à Handke ?
– Une intention conservatrice. J’ai de la peine à me séparer de Handke. Son égoïsme extrême fait partie de ma collection de cas pathologiques. J’ai besoin que cette espèce de papillons continue d’exister. Des gens bizarres, ça m’a toujours intéressé.

– Et Martin Walser ?
– Son cas n’est pas le même. Lui ne veut plus avoir à faire avec le passé de l’Allemagne. Il voudrait éteindre la mémoire. C’est un espace et un temps qu’il ne veut plus. Et cela va jusqu’à la paranoïa puisqu’il accuse les télés allemandes d’inonder leur public de films sur les camps de concentration, ce qui est contraire à la réalité. Walser, pas comme Handke, n’a pas cette légende de sainteté, il a toujours été populiste, un écrivain gentil. Je ne lui étais pas hostile. Mais c’est une déception, justement parce que je m’entends avec lui. Contre lui, je peux me fâcher tout en continuant à garder mes distances. J’étais déjà très éloigné de lui.

– Puis il y a le cas de Sloterdijk qui dit qu’il faut utiliser la génétique pour améliorer la race humaine.
– Sa position n’a aucun fondement réel dans la biologie. Il provoque pour jouer la vedette. Son passé est devant lui, mais il représente une tendance malheureusement banalisée.

– Les textes d’Enzensberger qui se met à attaquer tout l’héritage des Lumières ne vous posent-ils pas le même problème ?
– Handke, je l’ai aimé comme une sorte de perversion. Ma position est très moraliste. En Allemagne, attaquer les Lumières n’a pas le même sens qu’en France. C’est une position, celle d’Enzensberger, qui s’en prend à l’establishment.  Enzensberger représente à tel point les Lumières qu’il peut sans problème pester contre les Lumières. De toute façon la dérive d’extrême-droite en Allemagne est moins grave que ce qui se passe en Suisse.

– Selon vous, la Suisse glisse vers l’extrême-droite ?
– C’est la tendance. Jusqu’ici notre hypocrisie nous préservait. On était d’extrême-droite sans le dire. La nouveauté, c’est qu’on le dit.

Comme en Autriche ?
– L’Autriche et la Suisse se trouvent livrées à des techniciens politiques virtuoses. Ils connaissent la mécanique du système en place. Ils savent où le système a ses points d’attache. Haider et Blocher sont de redoutables tacticiens. Les partis au pouvoir depuis 150 ans ont mis en place des mécaniques, mais ne savent plus comment elles fonctionnent. Les électeurs de ces partis ont senti l’odeur du sang et maintenant ils en veulent. Je sens venir quelque chose d’épouvantable.

– Vous appelleriez à une action du type de celle qu’Elfriede Jelinek propose en Autriche ?
– A Blocher un front anti-xénophobe ne peut que faire de la publicité. En plus, un discours dont l’argumentation a besoin d’une logique minimale ne peut que très difficilement intervenir dans un programme et une pensée de parti qui sont à 90% illogiques. La pensée d’extrême-droite est une pensé illogique, mais hautement codifiée. Mais c’est une sorte de code zéro, on ne peut le briser : il faut constater que cela tient de la secte. Pensez à la relation entre Milosevic et les Serbes !

– Qu’est-ce que la littérature peut là-contre ?
– Les gens qui votent UDC ne lisent pas. Ce n’est pas une omission, cela fait déjà partie du code zéro. Même le Blick ne peut plus rien faire contre la machine qu’ils ont mise en place.

– Mais en Suisse romande l’audience est faible.
– Chez vous Blocher fera son score la prochaine fois. C’est un fin stratège, il pourrait avoir jusqu’à 20 % des voix en Suisse romande.

– La situation est-elle vraiment aussi mauvaise ?
– C’est une crise profonde de l’Etat.

– Est-ce que des projets culturels… ?
– Vous voulez dire l’Expo. Je suis contre cette Expo. Il lui faudrait une raison. La défense du pays ! ! ! Sur ce point je suis d’accord avec Blocher, arrêtons la mascarade. En 1964, on pouvait encore croire avoir un ennemi extérieur. Cette Expo a un relent de nationalisme qui navigue en eaux troubles. Allons à Hanovre pour Expo 2000. Les saucisses ne résoudront rien. Mais les discours autour de l’Expo sont cyniquement géniaux. Cette prédominance de l’argent nous rend caricaturaux.

– Y a-t-il pour vous une littérature nationale ?
– Je suis capable de dire d’un texte que c’est un Suisse qui l’a écrit, je le reconnais, mais c’est difficile de dire pourquoi. Sans doute parce que ce texte est écrit très fortement contre une Suisse supposée. On est contre ce qu’on suppose être la Suisse. Mais cette supposition est une image fixe. La Suisse n’est plus ce que les auteurs croient, elle est à la fois pire et plus irréelle encore.

Dans ce contexte quel était votre projet ?
– Mon projet n’a pas de rapport avec la Suisse. Je travaille avec des mondes irréels, des entorses à la réalité. La réalité suisse est représentative de ce qui se passe dans le monde. Donc je peux rester centré sur la Suisse et parler du monde. Surtout si je n’aime pas ce qui se passe ici. En France et aux USA, quand je trouve une situation helvétique, elle m’aide pour mon travail littéraire.

– Par exemple ?
– Des comportements électoraux ou les agissements des élus. Je sors d’un milieu bourgeois, mais sans lien avec le pouvoir. Je connais de près la faiblesse de notre classe dirigeante. Et c’est grâce à cela que je peux raconter ce qui se passe en France quand on s’approche du pouvoir.

Vos textes se nourrissent de cela ?
– Je crée des personnages dans des mondes artificiels. Ils sont une sorte de reconstruction du monde réel. Mais en pire.

– Qui a fait cela avant vous ?
– Blanchot et Beckett. Je les ai d’ailleurs traduits.

Mais vous n’écrivez pas du tout comme Beckett…
– Mais si, en plus bavard. Je me permets d’être bavard. Je pratique personnellement et avec mes personnages, un narcissisme du vouloir, de la volonté. Je veux être un « control freak », je veux être tout-puissant. Puis j’en constate l’impossibilité et j’en retire de la déception. Lorsque je suis « bavard », je pose comme théorème qu’il faut toujours dire ou écrire cinq mots de trop. Mais ce « trop » doit être étroitement contrôlé, à la façon de Flaubert qui, évidemment, n’a jamais écrit une virgule de trop.

– Et la traduction ?
– J’ai eu la chance de ne traduire que ce qui me plaisait. Comme Gilbert Musy. J’ai aussi traduit Duras, par passion. De l’américain j’ai traduit Walter Abish et Thomas Pynchon, notamment.

– Est-ce que vous ne vous sentez pas limité dans ce travail ?
– La traduction est le champ de la précision. La marge de manoeuvre est très étroite. Une sorte de mot croisé métaphysique. Quand j’ai traduit Blanchot, j’ai découvert chez lui des constructions extrêmement latinisantes. Il essaie d’imiter la phraséologie allemande qui est pleine de ces constructions avec plusieurs relatives. Pour rendre la chose en allemand, j’ai dû forcer encore le trait pour que les lecteurs allemands de Blanchot comprennent cette attitude. Il fallait provoquer le même choc que pour le lecteur francophone. Avec un auteur américain comme Abish la traduction était plus difficile encore, puisqu’il s’agit de quelqu’un qui utilise des constructions viennoises en américain. Je crois m’en être bien sorti. J’ai utilisé le même décalage que les Suisses utilisent quand ils écrivent en trop bon allemand.

– Votre rapport avec la littérature américaine ?
– Je ne suis plus allé aux Etats-Unis, ça me déplaît ce qui s’y passe et je suis en train de devenir très anti-américain. Leur réalisme littéraire est du même genre que ce qu’était la littérature officielle de l’Allemagne de l’Est. Ils sont excellents dans la nouvelle. Ce sont des orfèvres de la construction. J’aimais le futurisme de Pynchon, mais nettement moins son travail de romancier historique. Le futurisme, bien que d’une technicité d’écriture un peu surfaite, est aujourd’hui la propriété de DeLillo. Lequel d’ailleurs s’est emparé de Pynchon pour en faire, de son vivant, un personnage de roman. Pynchon donc : romancier créant des personnages de roman lui-même. Cela prouve qu’actuellement le seul vrai mode d’existence est celui de personnage de roman : tout le monde finit par avoir besoin d’un auteur, de SON auteur. D’accord ?

– Vous aimez la musique des Américains ?
– Comme musicien de jazz bien sûr. Mais j’aime aussi Haendel. Je ne fais d’ailleurs plus de concerts pour le moment.

– Et la critique littéraire ?
– Mon activité de critique est en contradiction avec l’auteur que je suis. La société littéraire étant faite de compromission, j’ai besoin de mon écriture pour échapper à cette compromission.

– Vous voulez dire que vous êtes un critique complaisant ?
– Mes collègues ont le droit d’être bien traités par moi. Je ne dis pas de mal d’eux. C’est une position officielle. Ne pas démolir ses pairs. L’autre position que je défends est plus paradoxale. Je prétends qu’il ne faut pas se laisser dicter sa critique par le livre qu’on est en train de lire. En ce moment je n’écris plus pour moi, mais je fais de la critique musicale avec les mêmes principes.

– Est-ce que ça vous manque de ne plus écrire ?
– Non pas du tout. J’ai une très grande distance par rapport à mes textes anciens et à la société littéraire. L’écriture a toujours été pour moi de l’ordre de la frustration. Exactement comme la maladie. Je ne peux pas me payer une double frustration, c’est une question d’économie psychique. Je me contente d’une seule frustration, ma maladie. Je suis un peu déçu de la science médicale ces temps-ci, mais ça passera. Je ne me suis jamais senti si heureux.

Bâle le 21 novembre 1999
Daniel de Roulet

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  • mis à jour : 6 juin 2018