Daniel de Roulet

une banane numérisée ne peut plus être mangée, un livre numérisé peut toujours être avalé… de travers

Les camps de la Kolyma

Posted on | juillet 23, 2011 | Commentaires fermés sur Les camps de la Kolyma

ZHD_6421J’ai voulu voir la Kolyma parce que j’avais reçu un livre qui s’appelle Récits de la Kolyma et que je n’arrivais pas à le lire. A plusieurs reprises je l’avais commencé, à chaque fois je me disais c’est trop, je ne supporte pas le récit de ces camps staliniens où sont morts d’épuisement des millions de détenus innocents. Je ne supporte pas cette horreur qui me désespère du genre humain. Ce lourd livre jaune m’avait été offert par une amie éditrice chez Verdier. Il avait la particularité d’avoir été relié à l’envers, mille cinq cents pages de papier bible. Chaque fois que je le prenais en mains, il fallait que je le retourne, oubliant sa particularité pourtant peu commune, un livre tête-bêche. Ces cent cinquante récits de Varlam Chalamov peuvent être lus séparément, constituent à chaque fois une petite histoire, un portrait, un épisode de la vie des prisonniers, et se terminent par le même terrible constat : dans les camps de la Kolyma l’homme apprend à détester tous ses semblables. Quand se joue la vie du prisonnier, il ne la sacrifie pas pour un autre, aucune solidarité, aucun sentiment d’appartenance, tous les zeks – on nommait ainsi les prisonniers de Staline – apprennent la haine et le mépris de leurs congénères. Plus résistants que les animaux parce que plus mauvais qu’eux. Jamais le malheur ne les rapproche. Chalamov, entré dans les camps à vingt-cinq ans, ressorti à cinquante, raconte « la limite extrême au-delà de laquelle il n’y a plus rien d’humain dans l’homme et qu’il ne reste que la méfiance, la rage et le mensonge. »

J’étais donc incapable de supporter la lecture de Chalamov dans mon bel exemplaire tête-bêche, parce que je suis réfractaire à l’idée de renoncer à toute communauté humaine. J’aurais voulu, au fil des récits, sortir lentement de l’enfer des camps sibériens et j’en voulais à mon amie de m’avoir fait cadeau de ce livre en disant : je te le donne à condition que tu le lises. Me restait donc à partir pour la Kolyma, là-bas j’arriverais peut-être à terminer ces récits.

Pour nous, la Kolyma se trouve au bout du monde, à l’endroit où le continent asiatique touche presque l’américain, l’Alaska. Huit heures de décalage horaire entre Moscou et la capitale de la Kolyma, Magadane. On peut s’y rendre par le transsibérien jusqu’à Vladivostok, puis en bateau jusqu’à Magadane, c’est la route qu’ont emprunté les zeks, ils y employaient en général deux mois, la dernière semaine sur un paquebot. Douze mille zeks entassés, à bord de la Djourma, par exemple. Quand celle-ci a été prise dans les glaces polaires, la cargaison entière est morte de faim. Environ deux millions de zeks ont ainsi embarqué pour la Kolyma, comme le poète Ossip Mandelstam qui n’y est jamais arrivé. Il existe aussi une route, une seule, qui relie Iakoutsk à Magadane, mais il faut compter aujourd’hui trois jours de voyage pour les deux mille kilomètres de piste. Ceux qui peuvent se le payer vont donc en avion de Moscou à Magadane.

Comme je ne parle pas le russe, j’ai demandé à Fanny de m’accompagner. 35 ans, une thèse sur le symbolisme russe, championne d’aviron et un amour indéfectible pour la Russie et les Russes. Nous avons convenu de partir début juillet quand le court été sibérien arrive à son apogée. Grâce à l’expertise de Fanny, et à internet, nous avons trouvé sur place une agence de voyage prête à organiser un périple qui passe par les endroits dont j’avais repéré les étranges sonorités dans les récits de Chalamov : Soussoumane, le camp de transit, Iagodnoïe où Chalamov a été jeté au cachot, Kadykchan où il a trimé dans une mine de charbon, Débine enfin sur la rive gauche du fleuve Kolyma où Chalamov a été zek, aide médecin à l’hôpital central.

L’interminable survol des régions arctiques précède l’arrivée à Magadane. Pendant des heures, pas trace de présence humaine par le hublot, parfois le cours d’un fleuve qui s’éparpille en des dizaines de lits gelés, la toundra plate et grise, suivie des forêts plus sombres de la taïga, pendant des heures et toujours aucun signe humain, sauf une fois, rectiligne, la trouée d’un gazoduc qui file vers l’ouest.

Je repense à cette scène à l’aéroport de Moscou quand j’attendais les bagages. Pour s’emparer de sa valise sur le tapis roulant, un type devant moi en fait tomber une autre qui roule entre les passagers. Je m’attends à ce qu’il la remette sur le tourniquet pour que le passager à qui elle appartient la retrouve. Il n’en fait rien, prend sa valise et s’en va. Avec la cohue qui règne, si personne ne remet cette valise en place, on peut prévoir qu’elle s’égarera. Il a fallu qu’un gros Américain sympatrique s’en occupe, replace la valise sur le caoutchouc noir. Comme j’en parle à Fanny, elle me fait remarquer que le socialisme soviétique a enseigné à chacun de s’occuper de ses affaires et pas de celles des autres. A plusieurs reprises au cours de ce voyage, j’en aurai d’autres preuves.

Aéroport de Magadan, au milieu de la forêt, mince piste goudronnée. Pour quitter l’avion, une passerelle fragile, faite de tubulures rouillées. Le Boeing qui n’était rempli qu’au tiers est accroché à un tracteur, de ceux qu’on réserve aux travaux des champs. Un grand écriteau souhaite: « Bienvenue à la Kolyma, cœur d’or de la Russie. » Il y a donc des gens pour qui Kolyma ne veut pas dire camp de concentration, des gens qui vivent ici comme on vit dans les endroits qui portent leur nom malgré eux. On est boulanger à Waterloo ou business man à Hiroshima, la vie continue. Dans la lointaine Europe, j’ai une amie qui a donné à son chien le nom de Kolyma. La région tire son nom d’un fleuve qui ne coule pas à Magadane mais cinq cents kilomètres plus au nord, en direction de l’océan glacial arctique.

Le voyageur qui partage notre taxi vers le centre ville, à soixante kilomètres de là, est né à Magadane, habite à l’autre extrémité de la Russie. Quand il apprend notre projet, il dit qu’il vaut mieux lire Chalamov que Soljenitsyne si on veut comprendre les camps. Il semble très au courant, raconte le passage de Soljenitsyne, auteur de L’Archipel du Goulag, à l’aéroport, en 1994. Après vingt ans d’exil, il arrivait des Etats-Unis, avait tenu à commencer son voyage par la Sibérie. Son avion ne s’était arrêté que quinze minutes à Magadane. La liesse populaire et les journalistes l’attendaient à Vladivostok.

De l’aéroport à la ville au bord de la mer, la route est défoncée par les caprices du permafrost. Ici la terre reste gelée toute l’année, parfois jusqu’à mille mètres de profondeur. Quand il ne neige plus, c’est-à-dire de mai à septembre, le soleil qui ne s’éteint pas réchauffe la couche supérieure et le terrain s’incline, se soulève ou s’enfonce au gré du dégel. Voilà pourquoi les maisons sont sur pilotis, les routes sur des remblais stabilisés à grand peine.

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A dix kilomètres de la ville, la forêt se termine. Le bois a été coupé pour laisser place à des barres de logements, constructions au toit plat, quatre étages sans ascenseur, crépis rarement terminés ou alors lépreux. La rue principale, perspective Lénine, mène à la place Komsomolsk, place de la jeunesse communiste. Notre hôtel se trouve à la hauteur de l’ancienne avenue Staline, désormais avenue Karl Marx.

Toute la ville a été construite par les zeks. Dormir dans un bâtiment dont les murs relèvent du travail forcé laisse une impression bizarre. La fondation de Magadane date des années 20, suite à la découverte de l’or dans la région. Son histoire officielle ne commence que le 14 juillet 1939, quand le soviet suprême à Moscou décide de lui donner son statut de ville. Elle a compté jusque deux cents mille habitants, il en reste moins de cent dix mille. Curieusement elle tourne le dos à la mer, à l’abri sur un plateau incliné vers l’intérieur des terres, sa face maritime abandonnée à la végétation, aux cabanes, aux décharges. Les zeks étaient débarqués par des chaloupes qui arrivaient sur deux pontons. C’est la première chose que Fanny et moi allons visiter. Dimanche, un ciel bleu profond tacheté d’énormes nuages d’une rare blancheur. Sur la plage, des familles pique-niquent autour de grillades de poissons arrosées de bière, de vodka. Les hommes, torses nus, sont plutôt gras, très peu d’enfants. Les groupes, assez éloignés l’un de l’autre, ne se promènent pas, ne nous saluent pas. Sur le sable sale des carcasses de chalutiers échoués barrent le passage. Des deux débarcadères, un seul reste praticable, occupé par des pêcheurs solitaires. Le soleil encore haut ne disparaîtra que quelques heures derrière les montagnes, après minuit. Je peux lire Chalamov sans lampe de chevet : « Les lourdes portes de la cale s’ouvrirent au-dessus de nos têtes et nous montâmes lentement sur le pont, en file indienne, par une échelle métallique étroite. Des soldats d’escorte étaient déployés contre la rambarde de la poupe en rangs serrés, le fusil pointé sur nous… Notre bateau avait amené douze mille hommes… Une pluie fine et froide tombait d’un ciel lugubre d’une seule teinte blanc sale… Je me souviens parfaitement que j’étais tout à fait calme et prêt à n’importe quoi, mais mon cœur se mit à cogner dans ma poitrine et se serra malgré moi. Alors, détournant les yeux, je me dis : on nous a amenés ici pour mourir. »

Sur l’emplacement de l’ancien camp de transit, à l’écart de la grande route qui part vers le nord, sous une antenne de télécoms de deux cents mètres de haut, se dresse le monument aux déportés. Cette chose de béton, sculpture d’une quinzaine de mètres d’un goût plus que douteux, Masque du chagrin, est l’œuvre d’un artiste russe habitant les Etats-Unis. Sur une face, une croix chrétienne et des visages torturés, sur l’autre, un crucifix où se tord un Christ sans tête, le tout dans un style qu’on dirait stalinien s’il n’affichait ces symboles d’une religion unique. Plus bas, dans les herbes folles, des lettres de béton forment les noms des principaux camps. La contemplation de cette œuvre rend évident que la grandiloquence et le pathos ne sauraient rendre compte de la douleur des zeks. Il existe des monuments contemporains où l’art et la mémoire savent se rencontrer, ici, c’est raté. De là haut, à une heure de marche de la ville, on la découvre construite sur le début d’une presqu’île entre deux baies. Celle par où les zeks arrivaient en colonnes et celle dans laquelle se trouve le petit port d’Ola où les colons se sont arrêtés, il y a trois siècles déjà. De chacune des baies monte une nappe de brouillard. Parfois, les deux nappes se rejoignent et toute la ville se retrouve dans un épais nuage d’été. Mer froide, terre chaude, comme au mois d’août à San Francisco.

A propos du camp de transit qui se trouvait là, Chalamov raconte : « Voici enfin un portail en bois, une clôture de fil de fer barbelé et, à l’intérieur, des rangées de tentes, en grosse toile, assombries par la pluie, blanches et vert pâle, énormes. On nous divisa en groupes dont on remplit une tente après l’autre. A l’intérieur, il y avait des châlits superposés de type wagonnet, un châlit pour huit. Chacun gagna sa place. La toile laissait passer la pluie, il y avait des flaques d’eau par terre et sur les châlits, mais j’étais tellement fatigué (et tous l’étaient autant que moi par la pluie, l’air, la marche, les habits mouillés, les valises) que je me pelotonnai come je pus sans penser à mettre mes vêtements à sécher (où d’ailleurs), m’étendis et m’endormis. Il faisait froid et sombre. »

Aujourd’hui, de l’emplacement du camp de transit, on voit la ville traversée par la perspective Lénine, on voit la grande place où se trouve la Douma (le parlement) et une gigantesque cathédrale en construction depuis une décennie. Les feuilles d’or de ses bulbes – l’or de la Kolyma – témoignent d’une richesse indécente si on la compare à la pauvreté des grands-mères assises au bord de la route pour vendre des patates, de la rhubarbe ou des choux cultivés dans de minuscules serres, à l’abri du climat sibérien. Pour la religion, rien n’est jamais trop beau.

Le musée historique de la ville compte plus de fonctionnaires et de gardiens que de visiteurs. Fanny et moi sommes seuls dans la grande salle qui documente la vie des camps. Chaque porte est gardée par une dame d’un certain âge, plongée dans un livre ou un mot croisé. Notre visite semble déranger l’écoulement solitaire de leur après-midi. Sont exposés des certificats de travail, des photos d’identité, des livrets de zeks, formulaires de décès. La bureaucratie rend compte de la vie du prisonnier, ou plutôt la réduit à cette paperasse. Quelques outils rouillés, brouette de planches, pioches, tamis de chercheurs d’or, quelques reste d’habits matelassés, bottes trouées, bonnets de fourrure mités, des barreaux, du fils de fer barbelé. Mais aussi des tableaux des années 30, entre réalisme socialiste et naïveté à la douanier Rousseau. Atmosphère bon enfant. Au milieu d’une nature enneigée, un groupe d’hommes chargent un tracteur, des baraques s’enfoncent dans la poudreuse sous un ciel mauve. Peinture de commande sans doute, qu’on imagine au mur d’un fonctionnaire chargé de la statistique des camps. Ici est expliquée la différence entre le Goulag et le Dalstroï. Le premier, Direction centrale des camps, est un organisme moscovite qui ne concerne pas la Kolyma. Celle-ci est dirigée par le Dalstroï ou Direction centrale de la construction de l’extrême Nord. Fondé en 1931, cet organisme dépend du commissariat du peuple aux affaires intérieures (NKVD). Son premier directeur a été Berzine qui dirigera son « projet » jusqu’en 1937, puis il sera fusillé. Les photos de Berzine aux différentes époques de sa vie me fascinent. D’abord jeune officier craintif, puis fier bureaucrate, puis tyran traqué. Quand elle voit que je veux photographier Berzine avec mon téléphone portale, la gardienne de la salle me dit : La famille de Berzine s’oppose à ce qu’on le photographie.

Le lendemain à l’hôtel, au petit déjeuner, un homme d’affaires américain me dit : Quand quelqu’un me raconte qu’il a visité la Sibérie, je demande toujours à quelle saison. Parce que l’hiver, les crachats se transforment en glaçon avant de tomber à terre. Il a raison, le fait est attesté par Chalamov, comme beaucoup d’autres détails dont je vérifierai l’exactitude. La seule chose qui ne peut pas se trouver dans les Récits, ce sont les chiffres que les historiens découvrent aujourd’hui avec l’ouverture des archives. On sait désormais que vingt-quatre millions de personnes sont passées par les camps, soit un adulte habitant l’URSS sur six. Donc si j’ai un père, une mère et quatre grands-parents, l’une de ces six personnes est, statistiquement parlant, passée par les camps.

Par une belle journée d’été, 13 juillet 2011, nous partons pour une expédition de six jours à la recherche des camps. Le chauffeur s’appelle Andreï, a eu l’habitude des poids lourds avant d’acheter une jeep japonaise d’occasion, conduite à droite et pont surélevé. Il pèse une centaine de kilos et au-dessus de ses pommettes joufflues, deux yeux bleus clignent chaque fois qu’il raconte une histoire qu’il annonce par un sonore « Anecdote » qui en russe veut dire : voilà une blague.

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Pavel, le guide, a 52 ans. De ses deux grands-pères l’un a été dans les camps, l’autre décoré par Staline. Il les aimait tous les deux. Celui qui a été déporté était médecin dans l’armée rouge. Quand les Allemands ont pris l’hôpital où il soignait les blessés russes, il a soigné aussi des blessés allemands, puis l’armée rouge a repris l’hôpital et l’a envoyé en déportation pour collaboration avec l’ennemi. Pavel a été élevé dans un village de la Kolyma où son père était ingénieur. Les enfants avec qui il jouait parlaient un peu d’allemand, l’allemand des camps : Schnell, schnell, Komm hier, Achtung ich schiesse. Il a fait son service militaire au Kamchatka dans le contre espionnage, dit-il. C’était au début des années 80, le pire moment de la guerre froide. Il parle deux mots d’anglais, déteste les Américains, a emmené deux sacs à dos, le plus lourd contient du matériel photographique, objectifs, caméras, trépieds. C’est sa passion : documenter les beautés de la Kolyma, la nature, les animaux, les lacs. Comme il est aussi chasseur, il connaît bien la région, photographie les camps depuis dix ans pour documenter leur dégradation. Il dit qu’une construction en bon état avant l’hiver peut avoir disparu d’un coup au dégel. Il se considère comme un archiviste, dit que, si l’on est né pendant la période soviétique, on ne peut pas renier son histoire. Il a donc choisi de nous montrer Butugytchag, à une journée de route de Magadane, en remontant vers le nord. Pour y parvenir, il faut suivre la Chaussée de la Kolyma sur deux cents kilomètres, puis bifurquer ver le nord par une route qui rejoint la route de Iakoutsk. Mais depuis quelques jours elle est coupée plus au nord, un pont s’est effondré. Voilà pourquoi notre jeep ne rencontre presque personne sur le parcours où les cols s’enchaînent pendant des heures. Au début, la forêt est assez dense, vert uniforme des petits résineux plantés dans la mousse, flancs de montagnes souvent nus, colorés d’un lichen gris clair que mangent les rennes. Au loin un panache de poussière annonce un train routier et ses deux remorques surchargées. Au moment de le croiser l’air devient si opaque que mieux vaut ralentir, Andreï s’y connaît. Le long de ce parcours, que Soljenitsyne appelle Vallée de la mort, les traces de camps ne manquent pas. Les baraques effondrées dans les hautes herbes sont en train de disparaître. On s’arrête, Pavel commente deux poteaux marquant l’entrée. A droite, la forge pour la fabrication des outils, à gauche l’isolateur (le cachot du camp) et plus loin, les restes d’une baraque. Pavel nous montre la trace d’un ours, passé il y a moins de deux heures comme le prouvent ses excréments à peine refroidis, puis les châlits à quatre niveaux, la maison du délégué qui dirigeait le camp. Il y a deux ans, tout cela était encore en bon état, dit-il, attention aux barbelés. Plus loin, une route droite comme décrite par Chalamov : « La chaussée ressemblait à un câble avec lequel on tirerait la mer vers le ciel. »

Vers le soir sous la lumière rasante mais constante, la jeep prend une vallée latérale suivant une trace entre des buissons bas, des trous boueux, des tas de cailloux qu’il faut affronter avec élan. Au passage des rivières, l’eau recouvre le capot de la jeep qui patine, mais passe. Enfin un beau replat pour planter les tentes, vallée en U au fond de laquelle coule un torrent limpide, petits sapins aux pousses claires, arbustes de toutes sortes, baies minuscules, pins nains aux cônes rouges qui font le régal des ours et des petits écureuils, rochers gris, jaunes, rouges. Pas un nuage, pas une balafre d’avion au ciel, les lichens forment un tapis épais, mou, spongieux, quelques bouleaux secouent leur pollen.

Dès qu’on sort de la jeep, les moustiques et les taons attaquent. On m’avait prévenu, c’est pire que tout ce que j’imaginais. On a beau s’asperger d’anti moustique, je vous passe les détails. Même uriner devient un cauchemar. Voilà notre campement de base, si on peut appeler ainsi la réunion de trois tentes nylon autour d’un feu avec trépied et bouilloire.

Avant l’ascension demain matin vers le camp de Butugytchag, Pavel veut encore nous montrer une particularité de la région. Il exhibe un compteur de radiations, marque Radex, qu’il dit avoir ressorti depuis l’accident de Fukushima. Un ami lui en a fait cadeau. Il annonce que quand cet instrument émettra des bips rapprochés il faudra marcher vite. Andreï a sorti son fusil pour nous protéger des ours, il ferme la marche. Nous remontons la vallée pendant une heure par l’ancienne route désormais encombrée d’arbustes jusqu’à hauteur du visage. Et tout d’un coup, de l’autre côté de la rivière, apparaît une énorme bâtisse de pierre en partie effondrée. L’indicateur de radioactivité double ses bips. Pavel raconte : Ici on traitait l’uranium extrait par les zeks plus haut dans la montagne, on y passera demain, l’uranium était mis dans des conteneurs métalliques, puis dans des caisses de bois, amenées un peu plus bas où je vous ai montré l’usine électrique en ruine. Il y avait là une place d’aviation qui ne dépendait par du Dalstroï mais directement de Beria, responsable de la construction de la bombe atomique soviétique. Un ancien aviateur a raconté tout ça dans ses mémoires. De 1944 à 1953, on est venu chercher ici la matière première pour notre bombe.

En s’élevant dans les pierriers à flanc de coteau, on aperçoit en aval de l’usine, recraché par elle, un grand plateau formé d’un sable très jaune au milieu duquel se trouve un étang rectangulaire. Et là, j’y crois enfin : un bleu inoubliable, un bleu comme il n’en existe pas dans la nature, celui des piscines nucléaires. Je reconnais le bleu de Tcherenkov. Pavel dit que sur ce sable jaune depuis un demi-siècle aucune végétation n’a jamais poussé. Au bord de l’étang, il a mesuré une radioactivité quarante fois plus élevée qu’ici. Depuis Fukushima, il se méfie, n’y retournera plus, il a pris assez de photos. Selon lui, la dose n’est vraiment dangereuse que lorsqu’on n’a pas le bon médicament. Ainsi il prétend qu’à bord des sous-marins nucléaires on donne du vin gouge aux marins pour qu’ils ne soient pas irradiés, je lui promets de vérifier.

Après le repas du soir, seul dans ma petite tente, blotti au fond du sac de couchage, je me demande ce que je viens chercher ici. Je lis quelques passages de Chalamov, essaie de comprendre comment il a fait, lui pour reconstruire sa vie ou juste survivre après vingt-cinq ans de camps. On fait quoi quand on en arrive à détester l’espèce humaine ? On se sauve par l’écriture, on rumine, on met en ordre des sentiments, des événements, on construit une communauté entre soi et des lecteurs invisibles. Demain dans les Récits de Chalamov je compterai combien de fois il dit NOUS. Nous les zeks, nous les Ivan Ivanovitch, c’est-à-dire les intellectuels des camps, nous, mes personnages et moi.

Le sommeil tarde, pas seulement à cause de la lumière polaire. A côté du feu qui crépite, Andreï s’est couché avec son fusil, la rivière a un murmure qui ne réussit pas à couvrir le bruit irrégulier du Radex de Pavel.

A cinq heures du matin, petit-déjeuner, on part pour onze heures de marche, chacun avec autour de soi une nuée de moustiques agaçants. On repasse devant l’usine d’uranium. L’ancien chemin construit par les zeks se perd dans l’herbe haute mouillée par la rosée. Il faut passer et repasser le torrent, la montée devient pénible. Et cette scène, chaque fois au passage du gué : Pavel marche devant, pour franchir la rivière il saute d’une pierre à l’autre. Je m’attends à ce qu’il reste sur l’autre rive pour donner la main au suivant, un geste que j’ai toujours vu et pratiqué, une solidarité de montagnard, le premier fait la trace, ensuite il se retourne pour éviter au suivant de glisser dans l’eau, on profite de ce qu’on est à plusieurs. Mais Pavel n’en a cure, ici, c’est chacun pour soi, comme dans la scène des valises à l’aéroport de Moscou, ou pire encore, comme dans les récits de Chalamov, ou comme me l’a dit Andreï hier soir tandis qu’on finissait une bouteille de vodka : Dans la Kolyma chacun doit se servir seul à boire, chacun responsable de ce qu’il boit ou pas. Quand on en discutera par la suite, quand Pavel et Andreï parleront d’eux, j’apprendrai encore d’autres comportements qui, disent-ils viennent de ce qu’on a tous eu quelqu’un dans un camp. Ainsi autour d’une table où plusieurs hommes sont réunis, il y a trois choses qu’il ne faut jamais laisser traîner. Un couteau ouvert, une bouteille vide qui pourrait servir d’arme et un trousseau de clé, bien sûr.

Vers neuf heures du matin, l’altimètre de Pavel indique 1200 mètres, l’expédition arrive à la limite des arbres. Voici un premier camp de zeks bien conservé. Au-dessus du portail figurait, dit Chalamov : « Le travail est affaire d’honneur, de gloire, de vaillance et d’héroïsme. » Toute référence à la phrase que j’ai vue en Pologne au-dessus d’un certain portail « Arbeit macht frei » serait indécente. L’enceinte de fil de fer barbelé est en mauvais état sauf sur les angles où elle s’accroche aux miradors. On reconnaît la maison du délégué au fait que sous son toit effondré gisent des cadres de lits métalliques aux formes agréables. La baraque des détenus comporte deux poêles rouillés autour desquels les châlits démolis me rappellent les descriptions de Chalamov sur les lois de préséances qui régnaient chez les zeks avant qu’ils aient le droit de se réchauffer. Le bâtiment le mieux conservé du camp est l’isolateur dont on peut visiter chaque cellule, les barreaux aux fenêtres n’ont pas bougé, les grilles de la porte non plus. Seul le toit n’a pas tenu. Là encore Chalamov a raison quand il indique que ce bâtiment était toujours construit avec soin car les zeks savaient qu’ils y passeraient un jour ou l’autre. Le poêle près de l’entrée était réservé aux gardiens, les isolés n’y avaient pas droit. Chaque hiver le thermomètre descend à moins cinquante. A l’extérieur des barbelés se trouvent des baraques complètement effondrées parce que faites de planches seulement : garage, forge, menuiserie, ateliers divers. Ici travaillaient ceux qu’on appelait les « libres », volontaires ou anciens zeks spécialistes des mines d’uranium. Plus grand chose ne reste de leur travail. Les planches pourries ou calcinées par la foudre s’enfoncent dans la mousse. Sur une longue barre de fer, Pavel déchiffre « Usine métallique Staline 1946 ». Je lui fais remarquer que Staline veut dire l’homme d’acier. Il me répond : « Camarade, pour cette blague antisoviétique, tu seras fusillé. Un peu plus loin, près d’un de ces miradors dont Chalamov dit qu’ils « ressemblent en hiver à des nichoirs à étourneaux », je remarque un tas de chaussures usées en voie de disparition. Les semelles faites d’anciens pneus sont râpées, mais il a suffit de ce tas de souliers pour me rappeler encore une fois cette montagne de souliers qu’on peut voir là-bas en Pologne, mais la comparaison n’a pas lieu d’être.

Olivier Rolin, écrivain français qui s’est rendu à Magadane en novembre et n’a pas pu visiter l’arrière-pays, dit qu’il ne faut pas comparer Auschwitz à la Kolyma, mais signale qu’alors que le premier nom est connu de tous, le second n’évoque rien à la plupart de nos contemporains. Disant cela il fait bien une comparaison comme en fait une aussi Michel Heller dans sa postface aux Récits. Selon lui, à Auschwitz les prisonniers savaient pourquoi ils étaient là, coupables d’être nés Juifs ou Tsiganes ou d’être ennemis de leurs bourreaux. Tandis que dans la Kolyma, les zeks ignoraient pourquoi ils avaient été condamnés. Beaucoup d’entre eux pensaient que le tribunal s’était trompé et que, si Staline avait su, ils ne seraient pas là. Et ceux qui étaient communistes continuaient souvent de l’être. La foi ne s’en va pas comme ça.

Hannah Arendt aussi fait une comparaison quand elle parle, à propos de l’URSS, de « camps où l’abandon se combine avec un travail forcé chaotique. » Les historiens d’aujourd’hui, comparant la mortalité des camps nazis à celle des camps de la Kolyma, font remarquer que le système concentrationnaire a duré trois fois plus longtemps en URSS qu’en Allemagne nazie.

Je ne me risquerai pas à une comparaison de plus, dirai seulement ce que j’ai éprouvé à la vue des isolateurs électriques qui entouraient le camp. Ils ne sont pas en porcelaine comme ceux de Pologne, mais en verre d’un beau bleu, fabriqués par les zeks eux-mêmes dans une verrerie de Magadane. Ce sera ma seule comparaison et j’en rapporterai un au même ami parisien à qui j’avais rapporté un isolateur polonais. Il comprendra, j’en suis sûr.

Un peu plus haut dans la montagne, Pavel et son Radex indiquent les deux entrées de la mine d’uranium bouchées par des tas de cailloux. Ce sera la seule fois que je verrai une mine dont l’abandon ait donné lieu à un soin particulier. Partout ailleurs tout a été délaissé d’un jour à l’autre, comme si une soudaine éruption du Vésuve avait fait fuir tous les occupants. En 1953, Beria arrivé au pouvoir, avait amnistié les détenus de droits communs. Et comme ceux-ci étaient souvent les chefs de brigade qui encadraient les zeks politiques, la production a été désorganisée. Quelques mois plus tard, tous ont été libérés dans un désordre indescriptible qui a terrorisé les habitants de l’URSSS. Chalamov raconte : « Dans les rues de Magadane et de tous les villages de la Kolyma rôdaient des assassins, des voleurs, des violeurs qui, quelles que soient les circonstances, avaient besoin de manger quatre fois ou au moins trois fois par jour, sinon de la soupe au chou avec du mouton, tout au moins de la semoule d’orge perlé. »

La montée dans les pierriers multicolores de Butugytchag est rendue difficile par les moustiques qui supportent aussi bien l’altitude que la chaleur. Plus de chemin. Pourtant là-haut au sommet, détaché sur l’horizon, un autre camp se profile dont on distingue de loin la disposition. Miradors, chemin de ronde, et de nouveau l’isolateur, prison dans la prison. Avec des jumelles, c’est saisissant, une partie des installations est prise dans la roche comme dans ces constructions du désert afghan où des bouddhas millénaires veillent dans la montagne. Encore faut-il y arriver. Au fur et à mesure qu’on s’élève, les lichens deviennent plus minces, la couleur des fleurs qui les décorent par taches est d’autant plus vive. De minuscules œillets d’un rose éclatant, des clochettes fines et très blanches, des orchidées en miniature, des églantines, des rhododendrons jaunes, chaque espèce groupée par touffes, les couleurs ne se mêlent pas comme dans une prairie. Parfois quelques pins nains permettent de s’accrocher pour continuer de grimper. Mes chaussures de montagne qui ont servi jusque dans l’Himalaya se mettent à glisser.

Levant la tête, on aperçoit sur les flancs de la montagne le travail des zeks. Il s’agit des travaux d’exploration ordonnés par les géologues. Des tranchées en V d’environ trois mètres de largeur et deux mètres de profondeur ont été creusées à la main pour localiser les filons. Certaines de ces tranchées suivent les courbes de niveau, sont donc horizontales et le volume déblayé est déposé le long de la pente, d’autres suivent l’arrête de la montagne, obliques dans la pente, d’autres enfin, verticales, relient entre elles les premières. Que de la caillasse arrachée à la main, pas de terre par ici. En se mettant au fond de l’une de ces tranchées, je revis la peine des zeks sur des kilomètres. De loin on dirait les scarifications de la montagne, la trace indélébile des camps. Pour détruire ça, il faudra des millénaires et quelques tremblements de terre. Curieux land art dont la durée de vie s’apparente à celles des minerais irradiés, un jour il faudra les inscrire au patrimoine mondial de l’humanité.

Vers midi l’expédition arrive au sommet. Vue imprenable sur une série de montagnes bleutées qui vont jusqu’à la lointaine taïga. Plus un oiseau, plus un moustique, la brise des sommets comme récompense d’une randonnée alpestre. Reste à faire l’inventaire : soubassements de pierre, constructions en étage, accrochées dans la pente. Tout ce qui est en bois a été chahuté par l’hiver sibérien et quelques départs d’avalanches. Le reste bien conservé : tubes des poêles encore verticaux et un chemin de ronde électrifié. Le plus émouvant : la maison du délégué avec vue plongeante sur le camp. Je reconnais le lit métallique standard aux formes agréables. Et sur un replat à côté de cette maison, sans doute pour les enfants du délégué, une balançoire, bois et métal parfaitement conservée. Un enfant a grandi ici, s’est balancé par-dessus le vide, s’est projeté dans le airs jusqu’au ciel de la Kolyma. Plus tard, quand la rouille aura gagné les quatre câbles, les deux planches et la potence de la jolie balançoire, on pourra croire qu’il n’y avait ici en haut qu’une bergerie de montagne dont le socle refuse de s’effondrer.

A l’horizontale deux cents mètres plus loin, l’entrée de la mine d’étain, énorme gorge, encombrée de la glace du dernier hiver en train de fondre. Wagonnets rouillés, barres à mine et rails. Encore une fois à l’abandon : marteaux piqueurs, poulies, chaudrons, brouettes, vaisselle métallique, pelles pioches, projecteurs. 1953, je vois les zeks courir en bas de la montagne dans la caillasse multicolore, laissant tout sur place, c’est fini, Staline est mort, on s’en va sans armes ni bagages.

L’altimètre de Pavel indique 1680 mètres. Andreï et lui ont amené un réchaud à gaz pour la soupe et le thé, ils taillent le saucisson, sont de bonne humeur, surtout Andreï qui de toute sa vie n’est encore jamais monté si haut à pied, il se réjouit de le raconter à sa femme. Pour le moment, pas de réseau téléphonique à moins de cent kilomètres. Le ciel change comme en montagne, l’ombre des nuages caresse l’ancienne présence de ceux qui ont souffert ici. La beauté du paysage, dit Pavel, ça vous coupe le souffle et il se met à raconter une blague juive. Je le comprends parce qu’il est question d’Abraham, de Moïse et de David. Je dis à Fanny que je n’ai pas besoin de traduction et mets mes chaussettes à sécher au soleil. Elle prend des notes dans son cahier et on se dit que, quand Chalamov parle du paysage et qu’il devient lyrique, il ne ment pas. Andreï et Pavel discutent des outils qu’ils ont vu au camp, certains viennent de l’aide américaine qui dès 1942 a été massive dans cette région proche de l’Alaska. Chaque jour les avions US débarquaient dans la Kolyma des boîtes de conserves, des couvertures, mais aussi des machines de chantier, des outils. Que savaient-ils des camps ? Le vice-président américain est venu les visiter, mais n’a pas vu qu’on avait remplacé ce jour-là les maigres zeks par des gardiens bien nourris. D’autres équipements ont été pris aux Allemands après la bataille de Stalingrad, mais les meilleurs marteaux piqueurs, dit Pavel, sont de fabrication russe. Il a porté jusqu’ici son matériel de photo, toute une valise d’objectifs et son trépied. Il organise la séance, voudrait que chacun pose devant les ruines. Pas moyen d’y échapper et d’ailleurs pourquoi l’empêcher de témoigner de notre passage ? Andreï dit que chacun a sa folie, lui c’est sa jeep, Pavel ses appareils de photos qui valent plus que sa jeep. Il y a encore une discussion pour savoir si les zeks ont eu des moments heureux, des moments où l’un deux mettait une boule de neige dans le cou d’un autre, juste pour rire.

La descente est au moins aussi pénible que la montée, les genoux se fatiguent, les doigts s’écorchent quand on veut se retenir à la caillasse tranchante qui lâche sous les pieds. Le Radex se remet à couiner autour du torrent qui longe les mines d’uranium. Pavel propose un détour par le cimetière, une heure pour aller, une pour revenir. Andreï renonce, attendra près des tentes. Pavel qui me voit tendre la main à Fanny pour passer un gué me traite gentiment de gentleman, une explication serait compliquée.

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Le mercredi était le jour où l’on enterrait les morts. Les zeks, une fois les tombes préparées, pouvaient se reposer. En hiver à cause du gel, ils ne creusaient pas profond. D’ailleurs les cercueils de bois, on les voit dépasser aujourd’hui encore, rejetés par le permafrost dégelé, en haut d’une petite colline à la limite de la végétation parmi les églantines. Aucune croix, aucune marque. On plantait un bâton, dit Pavel, j’en ai vu, avec une plaque métallique, juste un numéro sur un fond de boîte de conserve, pas de nom. Parmi les pierres, il ramasse une ou deux de ces plaques rouillées, illisibles. Entre la mine d’uranium dépendant directement de Beria et la mine d’étain qui relevait du Dalstroï, près de sept milles zeks travaillaient en permanence. En général, ils passaient deux hivers, au troisième ils mourraient d’épuisement. Les statistiques détaillées sont difficiles à établir à cause de cette double organisation. Près d’un pin nain, je reconnais un tibia humain et une colonne vertébrale blanchie. Plus loin, la mâchoire d’un zek. Un ours, dit Pavel, les cadavres étaient conservés par le froid et l’ours avant d’hiverner mange tout ce qu’il trouve.

Soudain le temps change, il se met à pleuvoir, heureusement pour moi, ça cache les larmes. C’était trop triste de voir ces restes laissés en pâture aux bêtes sauvages. En principe je n’ai pas une grande compréhension pour ce que les croyants appellent le respect des morts, mais il me semble que de s’en occuper d’une manière ou d’une autre a été depuis la préhistoire un signe de civilisation. Respecter les morts serait ici respecter après coup la vie des zeks. Depuis Antigone, on sait cela.

Je redescends de la colline à toute allure, emporté par une rage aussi impuissante que soudaine, sans me soucier des deux autres qui sauront comme moi retrouver les tentes et la jeep. Je saute par dessus quelques pierriers sans penser à rien d’autre que cet affront que les hommes d’aujourd’hui font aux zeks d’alors et, perdu dans mes pensées, je ne m’affole pas du tout à la vue d’un vrai ours qui traverse tranquillement la piste où je vais passer. Il part vers la droite, je bifurque à gauche, et tout à coup je me rends compte que je devrais avoir eu très peur. J’attends les deux autres, leur raconte. Pavel fait exploser des pétards et se met à pousser de cris de chasseur pour effrayer la bête disparue.

Retour au campement. Une heure de bosses et de cahots dans la jeep. Arrive la route, une heure encore jusqu’au prochain village le long d’une route protégée par des barrières contre les congères d’hiver. Dormir chez l’habitant, pourquoi pas ? Le député de l’endroit offre une chambre à trois lits, pas d’eau courante dans sa datcha. Comme il reçoit un ami de Moscou qui a étudié les mathématiques en France, on part acheter du vin, étiqueté Produce of France, Cavernet (sic). Pour fêter le 14 juillet, le premier toast est à la Bastille, notre hôte insiste pour honorer Danton et Robespierre, le deuxième toast est à l’amitié des peuples, le troisième, comme toujours, aux femmes, le quatrième, je ne sais plus.

C’est le lendemain seulement, après quatorze heures de route chaotique, que j’ai vu pour la première fois le fleuve Kolyma, immense ruban scintillant emportant dans sa hâte tout ce qui lui barre le passage. Par son débit, sixième fleuve de Russie après l’Amour et la Volga. Quatre mille mètres cubes par secondes, gelé sur une profondeur de plusieurs mètres deux cent cinquante jours par an. Malheureusement la jeep a cassé son pot d’échappement. Andreï, furieux, dit que sous Staline on aurait fusillé les gens qui entretenaient mal la route. Il trouve un ami d’accord de réparer, une heure de route en plus. Ça nous mène dans un village dont le nom signifie Montagne bleue, au pied du grand barrage sur la Kolyma. Ah il faut avoir vu ça, dit Pavel, qui a travaillé pour la compagnie hydro-électrique. Après quelques téléphones et grâce à la camionnette de l’ami d’Andreï, la compagnie délivre un laissez-passer spécial aux hôtes étrangers qui veulent venir vérifier la parole de Lénine selon laquelle le socialisme c’est les soviets plus l’électrification. Voici donc l’électricité, grâce à un barrage-poids qui retient l’eau de toute une vallée formant un lac artificiel qu’on appelle ici la mer de la Kolyma. Mais qu’y avait-il dans cette vallée ? Des villages, des hommes ? Non, il y avait des camps et des zeks. Ah bon, dis-je en jetant une pierre du haut du barrage pour qu’elle aille leur dire qu’on ne les a pas tout à fait oubliés…

23 juillet 2011

Paru dans Les lettres et les arts

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