Daniel de Roulet

une banane numérisée ne peut plus être mangée, un livre numérisé peut toujours être avalé… de travers

La Jungle de Calais et le tourisme humanitaire

Posted on | août 22, 2016 | Commentaires fermés sur La Jungle de Calais et le tourisme humanitaire

J’ai passé un week-end avec les migrants de Calais, du côté de la Jungle. Tourisme humanitaire, disiez-vous ? Et pourquoi pas si ça pouvait aider à comprendre. Voici Le point de vue des migrants de Calais

Calais - La Jungle

Calais – La Jungle

En ce week-end du 15 août, on était 9822 migrants dans la Jungle de Calais. « Triste record », titrait La Voix du Nord qui avait fait l’enquête. La préfecture a tout de suite démenti parlant de 4.500 migrants pour ne pas affoler ses administrés qui, en cette période, font des vacances en regardant leurs athlètes olympiques à la télé. A vrai dire on est bien dix mille dont un quart au moins ne mange pas chaque jour à sa faim. Dix mille et toujours plus entassés depuis que l’État a fait détruire une grande partie de nos campements pour des raisons dites de sécurité. Sur la surface qui nous reste, moins de la moitié du terrain vague le long de l’autoroute, les camionnettes blanches sont en nombre. Les CRS, depuis qu’il leur est interdit de jouer aux cartes, passent leur temps à caresser leurs smartphones. Eux aussi comme nous attendent la nuit. Le terrain qui nous est assigné se trouve en zone dite Seveso, à dix kilomètres à vol d’oiseau des six tranches de la plus grande centrale nucléaire de France, Gravelines.

On ne s’est pas tous installés en même temps. Certains d’entre nous sont arrivés avec leurs familles, il y a cinq ans déjà. Plusieurs fois ils ont été déplacés : de Sangate près du tunnel sous la Manche à la zone Lidel, puis aux Coquettes et maintenant le long de la rocade qui mène au port du ferry, à la sortie direction Dunkerque. A chaque fois, le bidonville a été rasé au trax, il a fallu tout reconstruire. Certains d’entre nous sont arrivés tout gamins, ont grandi entre les tentes, ont attendu d’être assez costauds pour entreprendre la suite du voyage, accrochés sous un semi-remorque ou à bord d’un bateau emprunté dans le port de plaisance. On n’est jamais sûr de rien quand on est migrants sans papiers, et qu’on arrive d’un peu partout.

On vient, par exemple, d’Afghanistan. Chez nous les choses ont commencé il y a très longtemps, quand l’Oncle Sam et les beaux parleurs français étaient aux côtés des Talibans pour s’opposer aux Russes. Une fois les Russes partis, l’Oncle Sam a fait la guerre aux Talibans, on a été déplacés dans des villages stratégiques, puis abandonnés. On a dû se mettre en route.

Ou bien on vient d’Irak où on ne vivait pas trop mal entre Kurdes et Sunnites, on avait même de la famille chez les chrétiens. Puis sont venus les GI qui nous ont appris à vivre séparés pour mieux organiser la démocratie. A la fin, on se détestait tous. On a dû quitter nos villages et les quartiers de nos villes.

On vient aussi de Syrie où on s’est retrouvés coincés entre les fronts de guerre, entre les bombardements amicaux et l’avancée des islamistes. Pour ne pas être refoulés par les Turcs, on a brûlé nos papiers. Maintenant, quand on demande l’asile, ils nous traitent de tricheurs.

On est aussi des Africains d’au-dessous du Sahara quand on regarde la carte depuis ici. On a traversé quelques déserts ce n’était pas le pire. Puis les camps en Lybie ou on crevait de faim. Certains d’entre nous ont fait le tour par la Turquie d’autres ont pris le raccourci par Lampedusa. On vous passe les détails, vous connaissez. A la fin on a marché de nuit le long des routes jusqu’à Calais dans l’idée d’aller en Angleterre.

On est partis de Lybie, du Mali, du Soudan, on ne peut pas dire que ce soit tranquille chez nous. Pas dire non plus que la France n’y est pour rien. On a vu ses avions nous survoler en rase-mottes, mitrailler nos écoles. On ne va pas vous faire la leçon : A la guerre comme à la guerre, nous répète un pompier de par ici. Un de ceux qui est sur le front jour et nuit : une tente qui prend feu, une maman qui accouche ou même parfois un blessé au couteau suite à une bagarre entre nous. Les pompiers en ont marre, disent que les CRS changent de zone tous les deux mois, tandis qu’eux restent pour toujours attribués à cette zone désespérée.

En général le matin, la Jungle est tranquille, tout le monde dort. L’après-midi on essaie de trouver à manger, éventuellement dans les poubelles des hôtels. Mais notre vrai travail, c’est la nuit. On se met en chasse, une occupation noble et guerrière. On opère par petits groupes mobiles, tous jeunes et agiles. Ceux qui boitent, les manchots, les vieillards et les enfants trop fragiles doivent rester dans le bidonville ou les fourrés en attendant que nos plans réussissent.

A la nuit tombée, on recueille des branchages ou des planches qu’on enduit d’essence, on y met le feu et par un trou qu’on découpe dans le grillage, on balance le tout sur les deux pistes de l’autoroute. On essaie de bloquer les camions et les caravanes qui vont charger un peu plus loin sur les ferries en route pour l’Angleterre. Ça fait un chaos monstre, ils freinent, s’évitent, s’arrêtent l’un derrière l’autre. C’est dangereux pour eux, mais aussi pour nous. On déboule sur l’autoroute, cent, deux cents migrants bien décidés. Depuis le début de l’année on en est au septième mort. Ensuite on repère les véhicules sous lesquels on peut s’accrocher, puis se cacher facilement. Les bons chauffeurs se mettent à faire des zigzags ou à freiner brutalement pour nous faire lâcher prise, comme un éléphant qui voudrait se débarrasser d’un guépard. Les CRS bien sûr ne nous facilitent pas la tâche. Dès que notre attaque est lancée, ils ripostent en tirant des lacrymogènes. Ça fait un brouillard si épais que les chauffeurs n’y voient plus rien. Il y a des cris de part et d’autre. Quand tout va bien pour nous, on arrive à se faufiler pour un voyage gratuit, par exemple dans l’interstice entre la cabine du chauffeur et le container, un espace d’à peine un mètre. On lance nos opérations de guerre trois ou quatre fois par nuit, si possible à des endroits différents. Les CRS passent la journée qui suit à faire des contre-plans, repèrent les endroits qu’on utilise pour pénétrer dans le couloir autoroutier. Et là, comme ils disent, ils renforcent le dispositif de vigilance antiterroriste. C’est-à-dire qu’ils y planquent un peloton, ou bien une patrouille à cheval et des réserves de lacrymogènes.

Le soir suivant, si on revient au même endroit, ils nous guettent à l’infrarouge et nous balancent les lacrymogènes avant même qu’on ait pu s’installer. Ils rebouchent tous les trous. A trente kilomètres à la ronde ils ont fermé les parkings, barricadé les aires de stationnement, construit le long des routes d’accès des barrières hautes de quatre mètres, surmontées d’un rouleau de barbelés, modèle OTAN.

Depuis octobre dernier, les compagnies de CRS stationnées dans la zone ont tiré 30.000 lacrymogènes. Le chiffre de trente mille a été donné par le syndicat des policiers. Ça veut dire au moins cent par nuit, souvent autour de l’autoroute, mais aussi directement sur la Jungle où ça asphyxie vieillards et enfants dans leurs tentes. Ça c’est quand les CRS sont très fâchés d’avoir été pris de vitesse, alors ils se vengent.

La zone autour du tunnel et des ferries avec ses grillages, ses tranchées, ses projecteurs lugubres, faut avoir vu ça de nuit. On dirait la guerre de 14-18, la bataille d’Angleterre, ou, pire, la débâcle de Dunkerque en 1940, quand 400.000 soldats encerclés par les Allemands ont dû être évacués, mais pas tous. Ils ont rejoint l’Angleterre par mer, recueillis par des centaines de bateaux, tandis que les Allemands leur tiraient des bombes et des fumigènes.

Pour nous aussi, le bateau serait une option, mais là il faut affronter les garde-côtes avec leurs radars, leurs drones, leurs équipements sophistiqués. C’est pourquoi le prix pour un passage organisé par d’autres jusqu’aux îles britanniques est pour nous impayable. Les yachts, les canots moteurs et autres embarcations de luxe dans les ports autour de Calais sont éclairés toute la nuit et surveillés par d’autres centaines de CRS.

Donc ici chaque nuit, on recommence la guerre. On vient de tellement loin, on a passé tant de temps en voyage, qu’on ne va pas se décourager, même si ça dure encore cinq ans. C’est la lutte à outrance pour pouvoir quitter ce pays et passer la Manche. On n’a rien à perdre que nos vies.

Le président de Région a dit que puisque la France était en état d’urgence, pourquoi ne pas décréter un couvre-feu nocturne pour les migrants. Comme ça, il pense, de nuit, les CRS pourraient faire des rafles généralisées et pas seulement cueillir de temps en temps une grappe de malotrus. Nous, l’état d’urgence on le vit depuis qu’on est partis. Chacun est donc prié de comprendre que rien n’arrêtera notre désespoir.

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  • mis à jour : 18 mars 2017