Daniel de Roulet

une banane numérisée ne peut plus être mangée, un livre numérisé peut toujours être avalé… de travers

Le Corbusier dans un fauteuil

Posted on | août 10, 2015 | Commentaires fermés sur Le Corbusier dans un fauteuil

En 2005, la revue Tracés, organe officiel de la SIA (Société des Architectes et Ingénieurs suisses) fêtait son 300ème numéro et les 130 ans de l’existence du Bulletin technique de la Suisse romande, précurseur de Tracés. A cette occasion, le rédacteur en chef de la revue m’a demandé de m’intéresser aux archives de celle-ci et du sort réservé au Corbu. J’ai publié dans la livraison du 19 octobre 2005 deux articles.

Le premier documentait l’oubli dont le Corbu avait été l’objet dans la revue helvétique. En 1965, à sa mort, aucune nécrologie ni allusion. Le dernier article mentionnant son nom remontait à 1935 et le suivant ne sera publié qu’en 1983. On ne peut pas dire que ses collègues helvétiques s’intéressaient beaucoup au Corbu.

Le second article, « Un voyage à Vichy », racontait mon étonnement à la lecture de deux ouvrages où avaient été publiées, en 2002 déjà, une partie de la correspondance du Corbu. J’y avais découvert le comportement du Corbu pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’article était dédié à un ami, architecte défroqué, comme moi.

A la suite de cette publication, j’ai reçu des témoignages tout aussi étonnés de mes anciens camarades d’étude à l’EPFL. Jai aussi appris que certains grands noms de l’architecture française contemporaine étaient « tombées des nues » en lisant mon papier.

François Chaslin en a parlé dans son émission d’architecture sur France Culture. L’article a ému l’Association des amis de Le Corbusier et le fils de Claudius-Petit, l’ami du Corbu, m’a mis en demeure de récuser mes propos pour rétablir l’honneur perdu du Corbu.

En Suisse, le journal Le Matin a prétendu que j’avais pris contact avec la Banque nationale suisse pour lui faire retirer le billet de dix francs suisses à l’effigie du Corbu. Malgré un démenti de ma part au rédacteur en chef, aucun correctif n’a été publié. J’ai ensuite écrit au patron de la BNS, Jean-Pierre Roth, pour lui demander de rétablir les faits et de me laver de cette accusation ridicule. Il ne m’a pas répondu, mais je l’ai rencontré peu de temps après lors d’un colloque dans les locaux de l’UBS. Il y était en compagnie d’un ancien directeur de la BNS, Jean Zwahlen. Celui-ci m’a dit être un parent du Corbu et c’est à ce titre qu’il avait eu l’honneur de mettre sa signature sur les billets à l’effigie du Corbu. J’ai assuré ces deux messieurs que je n’allais pas leur gâcher ce plaisir.

J’ai reçu encore quelques injures et quelques noms d’oiseaux dont celui de « révisionniste» ou de « fouille-merde » et pire que cela, notamment par Jean-Louis Cohen qui publiait un livre « de spécialiste » chez Zoé. D’autres ont préféré ne surtout pas en parler (Lorette Coen, critique d’architecture au Temps). Seul un architecte tessinois, Tita Carloni, a envoyé à Tracés une lettre émouvante de sincérité qui a été publiée.

Personne en France ne m’a soutenu, du moins pas publiquement.

L’article de Tracés a été traduit en allemand et publié le 10 février 2006 à Zurich dans TEC21, le pendant germanophone de Tracés. Il a aussi été repris par Thierry Paquot dans « Le Corbusier  voyageur» (L’Harmattan, 2008.) ainsi que dans « Un glacier dans le cœur », (Metropolis, 2009) et « Nach der Schweiz », (Limmatverlag, 2009). Lors d’un festival littéraire à Salins, j’ai été invité à un débat avec Marc Perelman qui avait publié « Urbs ex machina, Le Corbusier » (Verdier, 1986). Je défendais alors l’idée que chez le Corbu il y a l’homme et il y a l’oeuvre. Le premier m’indisposait, la seconde me ravissait. Cette position n’était pas très fondée, je m’en suis rendu compte par la suite.

Dans Tracés, le 18 juin 2008, j’ai publié « Ronchamp, le squatter squatté » où je m’interrogeais sur cette bizarre inscription que le Corbu a fait figurer près de sa chapelle. Les soldats massacrés sur la butte de Ronchamp sont-ils vraiment « morts pour la paix », plutôt que « pour la liberté » ou « pour la France », comme le disaient les résistants ?

J’ai par la suite été invité à la Chaux-de Fonds pour deux conférences. J’y ai raconté quelques anecdotes sur les rapports du Corbu avec les États-Unis, les comparant à ceux de ses deux autres contemporains chaux-de-foniers que sont Cendrars et Chevrolet, le coureur  automobile inventeur de la marque.

Je me suis ensuite désintéressé du Corbu, si ce n’est pour l’évoquer sous forme romanesque dans « Fusions » (Buchet-Chastel, 2012) quand je décris ses funérailles nationales dans la cour Carrée du Louvre où Malraux pérore alors que le Président de la République, le Général de Gaulle, n’y assiste pas, étant sans doute au courant du passé vichyste du Corbu.

En 2010, l’UBS, pour redorer son blason terni par l’affaire des fonds juifs en déshérence dans ses coffres, avait décidé de lancer une campagne notamment aux États-Unis en utilisant pour cela la figure tutélaire du Corbu. On annonçait un budget d’un milliard de dollars dans une opération de communication mondiale. Bien que j’aie été au courant de ce projet, j’ai évité de prendre position et refusé de répondre aux journalistes qui m’interrogeaient. J’ai fini par rédiger une espèce de déclaration où je remerciais l’UBS pour le prix que sa Fondation m’avait décerné pour l’ensemble de mon œuvre, tout en lui reprochant timidement une faute de goût, ayant choisi le Corbu pour souligner « la ligne claire entre le passé et l’avenir » dont parlait les affiches de sa campagne. Finalement, après un dramatique week-end de son conseil d’administration, l’UBS a retiré sa campagne.

Cette fois encore, j’ai eu droit aux sarcasmes : « Cher Daniel de Roulet, Vous avez gagné… Quelle satisfaction pour celui qui est à l’origine du dénigrement du Corbu.. Vous aviez exigé que la BNS retire son portrait des billets de dix francs… etc. »   Toujours ces mêmes accusations que je n’arrivais pas à démentir. Je suis passé voir le rédacteur de cette lettre, Peter Rothenbuhler, lui ai proposé d’organiser un colloque de scientifiques ou, mieux, un tribunal théâtral comme cela avait eu lieu à La Chaux-de-Fonds au sujet de L’Eplatenier, le maitre d’apprentissage du Corbu. Il n’y a pas eu de suite. Finalement ce n’était pas mon affaire. Je ne voulais que rétablir la vérité, pour le reste, je continue de me trouver à l’aise dans mon fauteuil Corbu.

Et puis vint 2015 : l’exposition Le Corbusier au Centre Pompidou. Trois livres paraissent simultanément à cette occasion qui tous trois parlent du passé vichyste du Corbu. Les points de vue sont différents, mais s’accordent pour reconnaître que l’épisode a bien eu lieu et que les documents sont accablants. Tous trois me font l’honneur de me citer. Du coup la presse française et helvétique se réveille. La Neue Zurcher Zeitung s’indigne de ce Corbu qu’elle fait mine de découvrir. Même Le Temps, si longtemps silencieux, publie un éditorial clair que j’aurais pu signer.

Ces trois livres sont beaucoup plus fouillés que les quelques remarques de mon voyage à Vichy, ils démontrent que, contrairement à ce que je croyais, il ne s’agissait pas d’un dérapage, mais d’un système, d’une théorie et d’une pratique « hygiéniste et dirigiste qui n’hésitait pas à se qualifier ouvertement de fasciste », comme le dit l’actuel rédacteur en chef de Tracés qui ajoute :  « Ce qui vit le jour après 1945 ne fut que la mise en oeuvre, la matérialisation d’un projet sociétal totalitaire élaboré avant et pendant la guerre. » (Le Temps, 5.5.2015).

Pour moi, d’une certaine manière, c’est une nouvelle déception qui m’oblige à repenser le rapport béat que mes professeurs d’architecture m’avaient inculqué dans les années 60. Reste un détail : dans son livre « Un Corbusier » Seuil 2015, François Chaslin y va tout de même d’un vieux couplet, me prétendant l’initiateur d’une campagne : « En tout cas, les dégâts de la campagne initiée par Roulet ont été considérables et ils durent ».

La seule campagne que je connaisse, c’est celle de ceux qui ont nié les faits et qui, ayant pris leur temps pour les vérifier, viennent me faire la leçon. Je leur suis pourtant reconnaissant d’avoir été jusqu’au fond des choses. Ça valait la peine d’attendre dix ans.

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  • mis à jour : 18 septembre 2017