Daniel de Roulet

une banane numérisée ne peut plus être mangée, un livre numérisé peut toujours être avalé… de travers

Le démantèlement du coeur

De_Roulet_Le dementelement DDRGHebdo « Voilà, il est écrit, le grand roman du nucléaire, captivant, engagé… C’est un Suisse qui s’y est attelé » Télérama  

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A

 

 

 

 

 

 

Avec « Le Démantèlement du coeur », Daniel du Roulet achève son long cycle romanesque autour de l’atome et de ceux qui le domptent. Fascinant

Désintégrations

PHILIPPE-JEAN CATINCHI

Le Monde, 15 juillet 2014

Comment finir une épopée ? La Simulation humaine est un projet romanesque qui a occupé Daniel de Roulet plus de vingt ans, défi balzacien qui tisse, au gré des trajectoires de deux familles, l’une suisse et l’autre japonaise, la geste de l’atome, des prémices d’Hiroshima à l’après-Fukushima. Pour la clore, avec ce dixième volume, l’écrivain se livre au délicat exercice du « tombeau » prisé des baroques. Le Démantèlement du coeur est le chant d’adieu, plein de noblesse et de retenue, de Max vom Pokk et Shizuko Tsutsui, les deux protagonistes-clés de cette aventure qui couvre près de sept décennies, depuis Noël 1938, avec la découverte par Lise Meitner de l’énergie dégagée par la fission nucléaire, jusqu’au jour de 2013 où meurt, victime de son irradiation à Fukushima, en mars 2011, leur fils Mirafiori. Documentation et fiction s’étayent mutuellement dans cet impressionnant ensemble. Ignorée du jury Nobel à l’époque, Lise Meitner a cependant obtenu une reconnaissance littéraire méritée en apparaissant dans Kamikaze Mozart (2007), septième volume de la saga de Daniel de Roulet, mais premier dans la chronologie : publié sans souci de respecter ce fil historique, La Simulation humaine est constitué d’opus autonomes. Mais la matrice est la même pour tous : souci d’informer et d’alarmer le lecteur sur un monde en danger, volonté de regarder les scientifiques modernes comme des héros épiques. Ayant naguère côtoyé, comme informaticien, ceux qui oeuvrent dans les centrales nucléaires, l’auteur a composé sa fresque pour ces savants qui ignorent la fiction, souvent, comme la fiction les ignore presque toujours. La plume sèche et affûtée Eux qui conjuguent l’audace de l’esprit et celle de l’action, kamikazes à l’heure de catastrophes dont ils mesurent seuls la gravité réelle, s’alimentent de poésie brute, « heureux dans la certitude que le meilleurdu ciel, ce sont fes nuages ». Est-ce ce flirt entre technologies de pointe et rêveries célestes qui a donné à l’écrivain l’idée de proposer l’intégralité de son cycle romanesque en application numérique (les indications pour cette lecture gratuite sur le site www.simulationhumaine. com), permettant à chacun de lire les 297 chapitres de l’ensemble selon la logique de son choix ? Suivant la chronologie stricte, dans les pas d’un personnage, voire en restant en un lieu récurrent… C’est toute l’approche d’une écriture – ponctuellement remaniée pour l’exercice – qui est renouvelée. Si l’ultime épisode de La Simulation est un des plus sombres, c’est aussi l’un des plus aboutis. La sobriété exemplaire de la langue, le refus de tout pathos, la plume sèche et affûtée – comme le muscle de l’athlète sachant que l’efficacité tient à l’ascèse du corps comme de l’esprit – laissent affleurer une émotion qui ne s’affiche jamais. Max, l’architecte occidental, humaniste libertaire et marathonien à ses heures, et Shizuko, l’ingénieure nucléaire nippone, née à Nagasaki le jour où la bombe atomique y sema la mort, s’étaient croisés dans La Ligne bleue (Seuil, 1995) et étaient tombés amoureux. Quarante ans après ce coup de foudre, ils s’avouent n’avoir jamais cessé de s’aimer, quoique leurs vies se fussent aussitôt séparées. Shizuko surveille le démantèlement de la centrale française de Malville, Max la destruction d’une tour londonienne polluée par l’amiante, quand leur fils lutte à Fukushima pour enrayer la catastrophe. Triple échec. Shizuko et Max ont pourtant toujours partage leurs rêves : « Notre révolution se trouvait du côté de Mao, de la guérilla urbaine, des cocktails Molotov. Maintenant, notre champ de bataille, c’est une centrale à démanteler, une tour à désamianter. Ayons au moins le courage d’aller jusqu’au bout. » Ce qu’ils font avec une radicalité rebelle (« Obéir est plus facile que d’essayer de vivre, qu’on se le dise ! ») qui les unit sans les confondre. Lui, jouant au héros sans en avoir l’étoffe, quand elle, apte à la survie, ruse et se protège mieux. Face à un ciel dont le bleu changeant comme la course des nuages fascine jusqu’à l’hypnose, la neige finira par étouffer les drames, éteindre les sons et offrir un linceul paisible aux morts. Requiem pour un rêve funeste.
 
 
 

Christian Petr dans la revue EUROPE, août-septembre 2014:

Daniel de Roulet, qui, dans des vies antérieures, fut architecte, informaticien (il le rappelait, il y a un an, dans un bien bel essai, Écrire la mondialité), met ces dernières deux décades sa confiance dans le langage, le roman, la tradition (cette dernière, il convient de le préciser, est ce qui se transmet ; elle est mouvement, au contraire du traditionalisme dont la seule visée est d’immobiliser les êtres et les choses). Depuis vingt ans, de Roulet se réapproprie et renouvelle une pratique, celle de la fabrication de grands ensembles romanesques dont l’objectif est de bâtir du monde une image et de lui donner sens – on pense à La Comédie humaine, aux Rougon-Macquart, au Chemin de la liberté, aux Communistes, à d’autres encore. Le Démantèlement du cœur est en effet le dernier d’une série de dix romans regroupés sous le titre La Simulation humaine, un cycle qui couvre une période longue de notre histoire, de la construction de la première bombe atomique au désastre de Fukushima, d’une partie d’échecs et d’espoir que chaque nouveau coup de dés a privé du hasard à un cruel et terrifiant retour à la sauvagerie – et si de Roulet a écrit en 2011 Tu n’as rien vu à Fukushima, Le Démantèlement pourrait comme sous titre porter : j’y ai tout vu.

(Ouvrons ici une parenthèse pour indiquer que l’auteur a offert à ses lecteurs la possibilité de lire dans un ordre différent les 297 chapitres de La Simulation. Une application numérique propose des parcours de lecture, plus ou moins longs, qui peuvent suivre un seul personnage, ou les amours de deux autres, ou tel ou tel thème. Voir : http://www.simulationhumaine.com.)

Pendant vingt ans, donc, en racontant, avec l’histoire croisée d’une famille japonaise et d’une famille européenne, l’épopée du nucléaire (je ne dirai rien du récit du Démantèlement, car il vous faut, lecteur, découvrir ce livre, si ce n’est qu’il retrace les dernières aventures de Shizuko, une Japonaise spécialiste de l’atome, née le jour où la bombe a détruit sa ville, Nagasaki, et que la catastrophe du 11 mars 2011 empêche de retrouver son ancien amant, Max, et leur fils, Mirafiori, qui travaille dans la salle de contrôle de Fukushima), pendant vingt ans, donc, Daniel de Roulet, tels les liquidateurs des centrales atomiques, a travaillé à déblayer les déchets de l’humanité afin d’atteindre le cœur des êtres et des rapports qu’ils nouent entre eux. Les phrases se sont ajoutées aux phrases, les chapitres aux chapitres, les livres aux livres pour donner vie et consistance à une idée – la nécessité d’en terminer avec la mondialisation et de faire advenir la mondialité –, pour donner vie à une conception du monde qui en finisse avec des simulations dont le rôle est de dérober aux vivants une effrayante vérité : l’intolérable soumission, des années quarante à aujourd’hui, de la science à des intérêts financiers qui menacent l’homme dans son intégrité.

Daniel de Roulet, il faut insister sur ce point, croit en la capacité du roman à dissoudre la réalité et à mettre le lecteur en relation directe avec le réel qu’elle lui dissimule. C’est, à ses yeux, qu’il dispose, entre autres vertus, d’une propriété singulière, celle de s’ouvrir à la polyphonie. L’auteur de La Simulation multiplie ainsi dans son œuvre les points de vue contradictoires, mais il le fait, c’est cela qui est décisif, à partir d’une vision personnelle – une vision conduite jusqu’à la frontière heureusement non franchie de la démonstration par une écriture assez ironique pour toujours maintenir réveillée l’intelligence des lecteurs (il conviendrait, à cet égard, de détailler, pour les saluer, l’imagination de l’écrivain, son habileté à créer et à faire vivre des personnages, son art du montage, sa manière si particulière de tresser des histoires).

Du roman, en définitive, comme d’un simulateur : un lieu où tester des idées, des valeurs, des manières d’être ensemble, un lieu où s’inventer, se construire autre que l’on est, où se refaire tout en refaisant le monde, un lieu où s’essayer à bien se conduire. Un simulateur pour détricoter la simulation, et ainsi atteindre non à l’exactitude mais au cœur du vrai – c’est par là que le roman se lie à la vie concrète : « Être exact, notait justement Ramuz, ne suppose d’autre rapport que de celui qui voit à la chose vue, tandis qu’être vrai en suppose un autre qui est de la chose vue à un ensemble auquel elle se rattache. »

C’était il y a quelques années. Jacques Dutronc chantait : « Je m’en doutais, je m’en doutais, cette fille-là n’avait pas de cœur »… Nous nous en doutions, ces gens-là, dirigeants d’entreprises, responsables politiques, maîtres de la mondialisation, dont l’auteur du Démantèlement cadre les exactions, qui de l’homme fendent le cœur, qui de la vie et de la mort des autres font affaire, n’ont pas de cœur. Daniel de Roulet, lui, écrit pour redonner un cœur à ses contemporains, les conduire à redécouvrir l’amour, à retrouver le courage d’affronter le réel, écrit pour leur insuffler l’envie d’être des hommes de cœur. Lisant Le Démantèlement, je pensais à ces mots de Roger Vailland : « À l’homme de cœur s’oppose le lâche, le relâché, l’homme dont le bras tremble et dont les viscères se décomposent, l’homme incapable de rassembler ses énergies, ses facultés, l’homme sans trempe, dont la contexture est molle.

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Autres articles dans: La Revue durable « Une pensée d’homme libre » Juillet 2014 
 
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  • mis à jour : 18 septembre 2017