DANIEL DE ROULET

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Quand vos nuits se morcellent

Posted on | avril 4, 2018 | Commentaires fermés sur Quand vos nuits se morcellent

Ferdinand Hodler, mort il y a cent ans, n’a été d’abord qu’un peintre helvétique et besogneux. Jusqu’au jour où il a rencontré Valentine Godé-Darel, son modèle, puis la mère de son enfant, puis de nouveau son modèle, mais alitée parce que mourante. A travers plusieurs centaines de toiles et de dessins, Hodler a rendu compte chaque jour de l’avancement de la maladie sur le visage de sa bien-aimée. Un tour de force jamais égalé dans l’histoire de l’art. Guillaume Apollinaire a salué en lui « l’un des plus grands peintres de cette époque ». Avant Giacometti et Tinguely, Hodler est le symbole d’un art d’abord intime puis planétaire.

Présentation vidéo de l’éditeur

Quelques critiques:

Le Temps, Isabelle Rüf

Tribune de Genève, Jean-Michel Olivier

Espace 2, David Collin

Le blog de Francis Richard

Valentine, sujet du désir

Hodler a dessiné pendant des mois sa maîtresse malade. Emu par ce regard amoureux témoin de la fin, Daniel de Roulet adresse au peintre une longue missive.

 

Chaque jour, pendant une année, il se rend au chevet de sa bien-aimée pour la dessiner. Les ombres se creusent sous les yeux fatigués, les traits s’émacient, tandis que des centaines de toiles et de dessins témoignent de l’avancement de la maladie. Atteinte d’un cancer des ovaires, Valentine est en train de mourir, et Ferdinand Hodler inconsolable. Nul voyeurisme, dans son regard immortalisant une vie qui s’enfuit: le peintre, dont on fête cette année le centenaire de la mort1, veut regarder la mort en face et raconte avant tout «la force d’un amour qui sait sa finitude», écrit Daniel de Roulet dans Quand vos nuits se morcellent. Un livre en forme de longue lettre à Hodler, décliné en 27 brefs chapitres, à la fois exercice d’admiration, biographie du peintre et voyage plus intime dans son œuvre.

A partir d’archives et en se rendant sur les lieux du passé – Paris, Genève et Vevey, où résidait la jeune femme –, l’écrivain genevois y reconstitue le parcours de l’artiste et la réception de son œuvre dans un dialogue d’une subjectivité assumée, qui prend pour pivot ce grand amour. «J’essaierai de comprendre vos colères et pourquoi, peignant la mort, vous avez peint la vie, écrit-il. C’est pour savoir comment conduire la mienne que je me permettrai quelques remarques embarrassantes.»

D’Hodler, fils de paysans bernois, on connaît les lacs et les montagnes, les bûcherons musculeux, les scènes historiques et les fresques symbolistes – le sensuel La Nuit (1889), qui «marque un tournant magistral» dans l’art européen, avait fait scandale et sensation à Genève et Paris. «Il n’a été d’abord qu’un peintre helvétique et besogneux, juge Daniel de Roulet. Jusqu’au jour où il a rencontré Valentine Godé-Darel, son modèle, puis la mère de son enfant, puis de nouveau son modèle, mais alitée parce que mourante.» Sa relation avec la Parisienne libère sa peinture, la fait entrer dans la modernité en le mettant en contact avec une autre partie de lui-même: il revient au réel, magnifiant la passion amoureuse, le désir et la beauté des corps. C’est cet Hodler-là qu’aime de Roulet, non celui récupéré par la droite nationaliste (Christophe Blocher est son plus grand collectionneur).

Il imagine d’abord la rencontre des deux amants à Paris, avant de rétablir les faits – mais qu’importe ici la véracité des événements, celle de l’émotion prime. Marié à Berthe, bourgeoise dépensière et plutôt terne, Ferdinand Hodler a connu de nombreuses maîtresses avant de rencontrer Valentine, jeune divorcée de vingt ans sa cadette, élégante et vive, libre, audacieuse, elle-même artiste. S’adressant toujours au peintre, l’écrivain relate leurs débats, leurs escapades amoureuses et leurs disputes – où se lit parfois l’inégal rapport entre les genres –, la Parisienne s’installant bientôt en Suisse. Elle lui donnera une petite Pauline, avant de s’éteindre en janvier 1915 – à la mort de Ferdinand, c’est Berthe qui l’élèvera.

Sensible et pudique, la longue missive de Daniel de Roulet trouve les mots justes, une forme précise et fluide, une simplicité éloquente pour explorer ce qui le touche et le questionne dans l’œuvre du peintre et ses esquisses d’une agonie.
C’est de lui-même qu’il parle aussi, bien sûr, Hodler étant par ailleurs lié à son histoire familiale. Après les poèmes d’amour à son épouse de Terminal terrestre(D’autre part, 2017), on retrouve ainsi la veine plus intime de l’auteur de La Simulation humaine (cycle romanesque de dix titres autour du nucléaire, à travers l’histoire de deux familles, d’Hiroshima à Fukushima). Et Quand vos nuits se morcellent de se faire méditation sur l’amour et la mort, intrinsèquement liés dans le regard du peintre.

Celui-ci côtoie la Camarde depuis son enfance: il a perdu très tôt ses parents et cinq de ses frères et sœurs, emportés par la tuberculose. Elle l’obsède, ainsi que la transformation du corps. Pour la conjurer, il s’y confronte – il a suivi des séances de dissection anatomique avec le professeur Carl Vogt – et vit ardemment, charnellement. C’est de cela aussi que témoignent ses dessins: d’un amour incarné, érotique, vécu jusqu’à son ultime limite. Daniel de Roulet réfute les arguments d’une historienne de l’art accusant le peintre d’avoir réifié le corps de son amante. Non, Valentine n’est jamais objet de ce regard qui la croque, elle reste au contraire sujet de sa vie, qui lutte jusqu’au bout. Loin d’être voyeur, Hodler se fait témoin, exorciste.

Après le décès de Valentine, il peindra des autoportraits, traquant sur son visage les signes de la vieillesse, ainsi que des lacs et leurs lumières: méditations sereines en contraste avec la chambre close, autre horizontalité qui ouvre une perspective salutaire. Et Daniel de Roulet met magnifiquement en relief ces deux facettes d’une œuvre qui célèbre la vie, intensément.

 

 

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  • mis à jour : 6 juin 2018