Daniel de Roulet

une banane numérisée ne peut plus être mangée, un livre numérisé peut toujours être avalé… de travers

24 ans d’écriture

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Je présente ici une expérience d’écriture qui a duré vingt-quatre ans, pendant laquelle j’ai publié les dix tomes d’une saga qui commence à Hiroshima et finit à Fukushima. Je précise comment je l’ai écrite, construite, déconstruite, et à peine reconstruite. Au cours de ce processus, fort ou pas de mon passé d’informaticien, j’ai mis en œuvre différentes techniques qui ont déplacé le point de vue des personnages et celui de mes lecteurs.  

J’ai commencé à écrire La simulation humaine (SH) en 1990. Lors d’un séjour de six mois à New York en 1992, j’ai terminé deux romans. L’un se passait à Harlem, l’autre pendant le marathon de New York. Les personnages de ces deux romans étaient vaguement parents. Ils vivaient au début des années 90, donc à l’époque où j’écrivais.

Pour le premier de ces deux romans, que je rapportais de New York, j’ai trouvé un éditeur. Et c’est devenu Virtuellement vôtre, publié par Canevas en 1993. Le héros en est Vladimir vom Pokk, dit Work.

Le deuxième roman, La ligne bleue, a été publié l’année suivante au Seuil. Il met en scène l’architecte Max vom Pokk, né en Franche-Comté et l’ingénieur Shizuko Tsutsui, née elle, à Nagasaki. Le roman raconte en parallèle un attentat anti-nucléaire.

L’année suivante chez le même éditeur paraît Bleu Siècle qui, par ce bleu dans le titre, annonce la continuité avec le précédent. Les personnages principaux en sont le grand-père de Max et la petite-fille de Shizuko. Le temps du récit est contemporain de son écriture, et 1996 est l’année où ce grand-père devient centenaire. Le chapitre 13 est intitulé La simulation humaine, ce titre étant annoncé comme une « épopée » dont mes personnages seraient les héros. Bien que les deux familles, vom Pokk et Tsutsui, soient présentes désormais dans chaque roman, il n’est pas nécessaire que le lecteur ait connaissance des romans précédents pour comprendre le nouveau. Ce principe ne changera pas au fur et à mesure de la publication de la saga.

En 1999 chez le même éditeur, paraît encore un titre en bleu, Gris-bleu, dont il est dit en 4ème de couverture qu’il fait partie de La simulation humaine. C’est le journal intime du fils de Shizuko. Mais cette fois l’action se situe en 1991, donc avec un certain décalage par rapport à la période d’écriture.

En 2001, aurait dû paraître Fusion qui se passe dans un gratte-ciel avec des gens qui se jettent par les fenêtres, mais je n’ai pas trouvé d’éditeur, comme je l’explique ailleurs (Ecrire la mondialité), en raison notamment de la trop grande proximité de la fiction avec la réalité du 11 septembre 2001.

En 2002, j’ai publié, simultanément en anglais, en allemand et en français, un feuilleton à épisodes sur internet, Davos terminus. A Davos, cet hiver-là, Max vom Pokk fréquente le World Economic Forum. L’action se déroule le jour même de la parution de chaque épisode, comme s’il s’agissait d’un compte-rendu de faits réels. A ce point de l’écriture de la SH, je considérais que les cinq tomes parus formaient un tout que je ferais publier comme tel une fois que j’aurais retravaillé Fusion.

En 2005 chez Buchet-Chastel est paru L’homme qui tombe. C’est l’histoire écrite à la première personne des quelques secondes au cours desquelles Georges vom Pokk, le cousin de Max, tombe d’un toit. Il est ingénieur nucléaire et revient du Japon. Le temps du récit est contemporain de son écriture.

L’année suivante, j’ai présenté à mon éditeur un très gros roman qui reprenait les éléments de Fusion, toujours inédit, précédé d’une vaste fresque retraçant les premières années du nucléaire militaire puis civil. Les personnages en étaient la jeune Shizuko et le jeune Max. Le récit commençait en 1938, avant leur naissance. Mais ce gros roman, dont l’action s’étalait de 1938 à 1988, a été jugé trop volumineux, il se terminera donc en 1968, juste avant la rencontre de Max et de Shizuko et s’appellera Kamikaze Mozart, publié en 2007. A cette date, la SH comporte donc sept tomes, mais l’ordre de leur publication ne correspond pas à la chronologie de l’action. Le septième publié est le premier dans la chronologie de la saga.

En 2009, Buchet Chastel publie Le silence des abeilles qui met en scène la fille et le fils de Shizuko comme personnages secondaires. L’action est contemporaine et parle de l’entreprise Bleu Siècle qui était propriété du vieux vom Pokk, mort en 1996.

La publication de Fusions (avec s cette fois) qui raconte le destin des deux familles vom Pokk et Tsutsui entre 1968 et 1988 tarde jusqu’en 2012. Il avait été prévu de faire paraître ce roman en même temps qu’une version numérique de l’ensemble de la saga qui aurait commencé en 1938 et ce serait terminé en 2009. Ceci n’a pas été possible et a brouillé la réception de Fusions, dont la publication a finalement attendu plus de treize ans et dont les réécritures successives ont rendu l’intrigue de plus en plus complexe : de nombreux retours en arrière, une foule de personnages, jusqu’à sept points de vue différents sur les événements. La tâche du lecteur n’en était pas simplifiée.

En 2014 paraîtra Le démantèlement du cœur qui met en scène les deux ans qui suivent la catastrophe de Fukushima (11 mars 2011) vécue par le fils de Max et de Shizuko. Cette fois les personnages mourront, la saga est close. Elle se déroule entre 1938 et 2013, 75 ans d’histoire nucléaire : naissance, apogée, et chute.

L’écriture de la saga a donc duré vingt-quatre ans, l’ordre de publication n’est pas celui de la chronologie de l’action. Dès 1999, à la fin de la série des tomes qui ont du bleu dans le titre (La ligne bleue, Bleu Siècle et Gris-bleu), j’ai imaginé la recomposition d’une saga. J’ai constitué une nomenclature sous forme de fiches signalétiques de chaque personnage et de l’arbre généalogique des deux familles. J’ai parfois repris un chapitre écrit pour un tome et l’ai glissé dans un autre, mais je considérais que celai faisait partie de ma cuisine littéraire personnelle.

A partir de juin 2007 et de Kamikaze Mozart, il était clair pour moi que j’aurais besoin d’utiliser les outils informatiques pour présenter au lecteur non pas une seule mais plusieurs lectures de la saga. A l’époque, j’envisageais simplement de remettre dans l’ordre chronologique les sept tomes à disposition. A la publication en 2009 de SH9 (Le silence des abeilles), j’ai espéré de nouveau pouvoir publier le tout comme une seule saga du nucléaire. Elle aurait  commencé avec Hiroshima et serait terminée par la chute d’un ingénieur nucléaire revenu du Japon. Le projet a été repoussé encore parce qu’il ne semblait pas indispensable à la compréhension du cycle, d’autant plus que SH2 (Fusions) n’était toujours pas publié. Au moment de sa publication, le projet s’était enrichi et j’envisageais donc de faire publier sous forme numérique les neuf tomes déjà publiés en version papier en utilisant l’informatique dans trois directions :

1- la publication homothétique des neuf tomes dans leur ordre chronologique

2- la publication de la documentation de mes recherches sur la saga de l’atome

3- la publication des parcours biographiques de quelques personnages.

A ce moment-là non plus, je n’ai pas réussi à convaincre de la nécessité éditoriale de ce projet. Comme je ne tenais pas à y renoncer, j’ai obtenu de mon éditeur que la prochaine fois serait la bonne. La SH compterait alors dix tomes et je me résoudrais à faire mourir mes personnages principaux pour marquer la fin du cycle. La sortie prévue en 2014 de SH10 (Le démantèlement du cœur) se ferait donc en même temps que la sortie d’un document numérique. Pour ce qui est du support physique de cette saga, j’avais pensé dès 2005 à un CD inclus dans le livre papier. Aujourd’hui tout ça se passera dans le Nuage virtuel et sera également lisible aussi bien sur tablettes que sur téléphone intelligents.

Mes contacts avec le Laboratoire d’Humanités digitales de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne ont commencé en 2012 et très vite j’ai compris que cette collaboration serait pour moi une occasion unique de renouer avec un métier que j’avais délaissé et dont je peinais à suivre le développement frénétique. Après une ou deux séances, il n’est pas resté grand chose de mon projet initial et de ses trois objectifs.

Pour la publication homothétique, j’ai compris qu’il s’agissait d’un autre circuit : celui des libraires et des fournisseurs de téléchargements. Ceci pourrait se faire, mais ne permettrait pas de nouveaux parcours de lecture.

Pour mes idées de documentation multimédia et publication de mes documents de recherche, je me suis trouvé face à l’opinion bien arrêtée que le métier du romancier, c’est la production de textes et que c’est cela qui devait être le point de départ et d’aboutissement. J’ai été surpris de voir à quel point l’immersion dans le texte et  rien que le texte était un credo solide du DH lab. Je revois le professeur Frédéric Kaplan, directeur du labo me disant : « Retour au corpus » et Cyril Bornet, le thésard travaillant sur mon corpus, souriant pour marquer son scepticisme. Il disait qu’un lecteur à qui on laisserait le choix de s’évader hors du texte par des hyperliens conduisant à des documents extérieurs ne retournerait plus vers mon texte. Je me suis plié à leur avis, d’abord de mauvaise grâce, mais je considère ce point, pour moi, comme l’acquis le plus novateur de notre collaboration.

Pour ce qui est des cinq à quinze biographies constituant des parcours de lecture nouveaux à travers le corpus, j’ai moi-même fait l’exercice pour m’apercevoir ensuite, à la lecture de ces biographies que leur intérêt était faible voire inexistant. Dans mes romans, c’est la confrontation entre les points de vue portés par différents personnages qui soutient l’intérêt du lecteur. Remettre à plat les biographies des personnages comme autant de romans d’éducation, ou suite d’épisodes, détruit toute tension dramatique.

Après peu de temps ave le DH lab, j’ai donc dû abandonner les trois aspects du projet initial. Il me restait cependant la conviction qu’il y avait là quelque chose d’original à chercher et à construire, quelque chose qui profite du fait que je travaille un corpus homogène, malgré l’évolution du style de l’auteur et la succession des événements historiques, avec une thématique et des personnages récurrents.

Au début, j’étais assez étonné de la manière dont le DH lab empoignait mon corpus, presque comme une objet mathématique et sans beaucoup  de respect pour les affres de l’écriture qu’avait traversées le romancier que j’étais avant d’en accoucher. Pendant vingt ans, j’avais travaillé seul avec ma plume et mes petits papiers, plein de réserve face à la numérisation, et voilà que je me trouvais face à des têtes faites autrement, mais peut-être finalement moins carrées que la mienne. Heureusement que j’avais décidé que SH10 était mon dernier tome, j’avais donc la tête libre de toutes mes fictions pour me pencher avec une certaine distance sur ce que j’avais produit et sur une autre manière de le recomposer.

Et pourquoi n’ai-je pas abandonné quand les objectifs que je m’étais fixées ont été torpillés à juste titre ? C’est que j’ai toujours considéré que mes textes pouvaient être améliorés, qu’en les relisant vingt ans plus tard, je découvrais toutes sortes d’endroits pour lesquels je n’avais plus d’indulgence, mais l’agacement du lecteur égaré qui se disait : mais où l’auteur veut-il m’emmener ? A quoi fait-il allusion dont je n’ai jamais entendu parler ? En devenant le lecteur distancé de mes textes, j’en ai vu les défauts. Je comprenais seulement maintenant les critiques intelligentes de mes lecteurs d’alors, remarques aimables ou dures que j’avais balayées alors par le mépris que je croyais dû aux lecteurs inattentifs aux profondeurs de mes phrases. Je ne crois pas au progrès moral  ou au progrès de l’émotion que provoquerait la réception des œuvres, mais je crois aux progrès de l’artisan dans son métier, à la maîtrise du savoir-faire. Et chez moi, si d’un roman à l’autre j’ai continué, l’écriture du livre suivant me paraissait un progrès objectif. Je ne voulais pas être un romancier touche à tout, j’avais investi dans le dur métier d’écrire une saga sur le nucléaire et voulais aller jusqu’au bout. Je me disais : ton apprentissage autodidacte durera plus longtemps que prévu, bientôt tu pourras retoucher tes pièces manufacturées une dernière fois Et c’est pourquoi j’ai décidé de faire du tome dix le dernier, d’appliquer à mon écriture les nouveaux principes de construction que je m’étais enseignés par déduction de mes erreurs. Et si c’est raté encore ou pas abouti, j’aurai mis au moins toutes les forces que me permet un cerveau qui commence à manquer de souplesse face à une telle complexité.

J’avais déjà étudié le parcours de quelques auteurs confrontés à l’écriture d’un long cycle, comme je l’explique ailleurs (Ecrire la mondialité). Zola, Proust, Martin du Gard et Sartre ont été mes modèles. Ceux-là avaient eu de la peine à composer leur cycle. Martin du Gard avait loué une maison avec de très nombreuses tables sur lesquelles il empilait les feuillets se rapportant à chaque tome prévu. Sartre avait déclaré forfait, Zola et Proust avaient dû tricher avec la chronologie. Mais tout cela c’était pendant les longues années d’écriture. Ceux-là, une fois le travail fini, ne s’étaient pas mis à essayer de réordonner leurs chapitres comme ces quelques auteurs qui avaient construit ce qu’on appellerait plus tard des hypertextes. J’ai croisé ainsi les exercices de Queneau dans « Un conte à votre façon », (cf. analyse mathématique de Cyril Bornet), Intimate Exchanges d’Alan Ayckbourn (cf. Fumeurs, Non fumeurs d’Alain Resnais) et « Marelle » de Julio Cortazar. Ce que le DH lab me proposait de faire ressemble surtout à ce dernier cas.

Je me suis donc attelé à la décomposition. Il a fallu choisir d’abord l’unité de décomposition du corpus. Tout naturellement, après la subdivision en dix tomes se présentait la division en chapitres. Ça paraît évident même si leur nombre et surtout leur taille varient fortement d’un tome à l’autre. SH9 (Le silence des abeilles), par exemple, est constitué de 49 chapitre parfois guère plus longs que deux pages. Dans SH2 (Fusions), les chapitres sont longs et nombreux, dans SH4 (Virtuellement vôtre !) il n’y en a que six. A la relecture il m’a fallu comprendre ce qu’était pour moi un chapitre, trouver une définition et voir si elle s’appliquait ensuite à tous les 297 chapitres des dix tomes.

Dans la majorité des cas, le chapitre peut se caractériser par le point de vue d’un seul personnage à la troisième personne du singulier. Ce personnage qui est le narrateur implicite (focalisation interne, dirait Genette) raconte une histoire qui se déroule chronologiquement du début à la fin du chapitre. Le temps employé est le présent sauf pour raconter des événements déjà échus qui sont relatés au passé composé ou à l’imparfait (je n’utilise pas le passé simple). L’époque historique à laquelle se passe ce récit est désignée parfois de manière très précise (jour et heure), parfois de manière plus vague, juste une saison et l’année (printemps 1943). Les lieux dans lesquels ces chapitres se déroulent sont toujours des lieux réels, les villes sont nommées, parfois de manière encore plus précise en indiquant le nom de la rue. Même quand le lieu est inventé (une chambre à coucher, un restaurant), ses coordonnées topographiques sont définies. Les trois quarts des chapitres correspondent à cette définition : un seul point de vue par chapitre, un lieu, et une date.

Que faire alors des chapitres écrits à la première personne du singulier (tout SH3 et tout SH8, 4 chapitres de SH2) ou à la première du pluriel (le « nous » d’un double personnage, la mère et sa petite fille dans SH6) ou à la deuxième du pluriel (un vous de politesse pour s’adresser à un bâtiment dans SH2) ? J’ai longtemps hésité à récrire ces chapitres, craignant de me retrouver avec une voix narrative mal assurée. J’avais peur que ça sonne faux et me rendais compte que ce serait un travail gigantesque.

Dans certains tomes, en particulier SH5, La ligne bleue, surgissait un autre problème : un fil temporel double à l’intérieur du même chapitre. Ceci m’a amené à diviser certains chapitres en deux pour séparer ces deux temps du récit. J’aboutissais alors à une unité de décomposition plus courte que le chapitre. J’ai étudié cette variante, tout décomposer en petites unités. Après de nombreux essais, j’ai finalement trouvé une séquence d’environ cinq mille signes qui correspondait à un rythme personnel de mon écriture dont je n’avais pas conscience. J’ai donc repris tout le corpus en le divisant de cette nouvelle manière. J’aboutissais finalement à une décomposition en près de 680 séquences, mais j’entrevoyais déjà que la reconstruction en serait rendue encore plus difficile. Je suis retourné à mes 297 chapitres.

Au fur et à mesure que je subdivisais mes textes, je me suis éloigné de la position de l’auteur pour n’en devenir que le lecteur critique. (Au point que je me suis forcé à écrire d’autres textes, de petits portraits sans lien avec le corpus, pour me persuader que j’étais encore capable de tenir ma plume.) Peu à peu la SH m’est apparue un corpus comme un autre, plus ou moins réussi, mais dont l’architecture d’ensemble pouvait être disséquée et remodelée.

C’est alors que j’ai entrepris de récrire peu à peu toutes les parties rédigées autrement qu’avec le point de vue d’un personnage exprimé à la troisième personne du singulier. SH3, Gris-bleu, qui se présentait sous la forme d’un journal intime a donc pris l’allure d’une biographie. SH8, L’homme qui tombe, qui était un long monologue intérieur est devenu l’histoire d’un ingénieur qui perd ses repères. J’avais conscience non seulement de déconstruire, mais de démolir ce qui constituait l’essence même de mes romans. Mais c’était avec en tête l’idée que, si je réussissais à mener l’entreprise jusqu’au bout, je pourrais ensuite disposer de briques unifiées pour la reconstruction d’un mur solide.

Je crois pouvoir dire qu’entre les versions papiers et les briques que je préparais, aucun chapitre n’est sorti indemne du processus. Car en plus des changements de personnes dans la conjugaison, il fallait s’assurer que dans chaque chapitre la narration puisse être comprise  du premier coup. Il a fallu rendre explicite dès le premier paragraphe du chapitre le nom des acteurs et leur situation dans le temps. Des formulations vagues en relation avec les chapitres précédents ont dû devenir très précises. On ne pouvait plus écrire en début de chapitre « A quelque temps de là, il s’est installé non loin de là… » Il fallait dire : «  En juin 1988, Max s’est installé à Manhattan… »

A la fin de la déconstruction, à l’automne 2013, je me souviens d’avoir eu un moment de panique, comme un maçon devant un tas de briques récupérées et qui ne sait plus s’il va réussir ou pas à remonter un mur. Mes amis du DH lab, eux, n’avaient pas ce scrupule. Pour eux une brique est un brique et le nombre des combinaisons possibles est infini. Possible, oui, mais signifiantes, non. Il me restait assez d’orgueil d’auteur pour ne pas proposer à mes lecteurs des reconstructions que je ne pouvais pas assumer. Je ne  tenais pas à constituer une arborescence où le lecteur doive choisir. Je continue de penser que même si l’auteur ne contrôle pas tout de l’effet qu’il produit, il doit rester maître du jeu, cautionner et imposer ses choix. Laisser au hasard le soin de reconstruire une narration est un défi pour informaticien, mais ne contribue pas à entretenir le lien de confiance entre l’auteur et son lecteur. Je ne voulais donc, quant à moi, proposer pour le moment que des parcours que j’ai moi-même suivi et dont je puisse garantir l’intérêt de lecture.

Je raconte ailleurs (Mon roman-fleuve) les quelques principes qui peuvent guider une recomposition en utilisant la surprise et le suspens pour recréer une tension narrative. Pour le moment, dans cette première phase du projet qui sera disponible publiquement en avril 2014, j’ai procédé pour mon lecteur comme si j’étais un libraire à qui il vient demander conseil. Entrant dans ma librairie (mon corpus), il commence par feuilleter  les livres exposés sur les tables pour en avoir un avant-goût. Ensuite, il demande au libraire de lui conseiller un texte court, une nouvelle, par exemple, quatre à dix chapitres à lire en moins d’une heure. Ou bien il demande un vrai roman, de la lecture pour deux à cinq heures au plus, mais pas les cinquante heures qu’il lui faudrait probablement pour lire le corpus entier. Je me suis donc fixé de proposer à mon lecteur six avant-goûts ou  six nouvelles ou trois romans ou le corpus en entier.

Quand il entre dans l’application, disponible gratuitement sur téléphone, tablette et ordinateur, le lecteur peut donc choisir comme chez un libraire. Voulez-vous lire un avant-goût, une nouvelle, un roman ou toute une saga ? Le lecteur choisit et quand il a terminé la lecture de son premier choix (ou même s’il a laissé tomber en route), il peut faire une deuxième choix de nouveau entre un avant-goût, nouvelle, roman ou ce qui reste de la saga. Il peut revenir chez son libraire jusqu’à ce qu’il ait lu les 297 chapitres qui lui sont proposés dans un ordre défini par l’auteur.

Dans ce processus, la question qui se pose à l’auteur comme au lecteur est de savoir s’il existe au moins un corpus recomposé qui offre une lecture plus intéressante que la simple réorganisation chronologique de SH1 à SH10. Si ce corpus existe, j’aurai atteint mon but, j’aurai appris quelque chose sur l’organisation de ma propre écriture. La contrainte supplémentaire introduite pour cette reconstruction est qu’il faut que les trois avant-goût, les trois nouvelles et les trois romans puissent être soustraits du corpus et que le reste demeure signifiant, que le sens ne s’épuise pas avec le rétrécissement du corpus.

Pour obtenir une nouvelle, j’ai choisi des chapitres concernant le même personnage dont la juxtaposition formait un récit d’un début à une fin.

Pour obtenir trois romans à cheval sur plusieurs tomes, j’ai commencé par opérer des groupements de personnages, en général par deux ou trois. J’ai pris dans l’ordre chronologique tous les chapitres qui se rapportaient à un personnage dans un tome et les ai combiné avec les chapitres qui se rapportaient à un autre personnage dans un autre tome jusqu’à trouver quelques combinaisons qui fassent sens.

Pour savoir lesquels retenir, j’ai considéré les « trous » que ces romans faisaient dans la narration du corpus pour que ce qui reste continue d’être un récit intéressant. Dans ce travail, j’ai agi de manière intuitive en essayant d’avoir en tête autant de paramètres que mon cerveau peut en retenir. J’espère avoir été aussi convaincant que ce qu’un algorithme automatisé aurait pu proposer.

(Je n’exclus pas que, une fois la démarche modélisée par le DH lab, d’autres reconstructions, encore plus intéressantes pour le lecteur, puissent être proposées, comme dans une série télévisée. Ceci fait l’objet de la recherche que le DH lab compte mener sur trois ans, en étudiant les réactions des lecteurs.)

J’ai d’abord déplacé le point de vue de mes personnages, mais très vite c’est le point de vue du lecteur qui s’est déplacé. Le temps que sa lecture embrasse s’est dilaté comme a augmenté le nombre de fois qu’il doit faire le tour de la mappemonde terrestre à la suite de mes personnages.

Une banane numérisée, on ne peut plus la manger, mais un livre numérisé, on peut toujours le lire. Et puisqu’on peut le lire selon différents parcours cohérents, selon des points de vue renouvelés, les auteurs, plutôt que des bananes, peuvent réapprendre à dévorer de gros livres.

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  • mis à jour : 14 février 2017